Congo Brazzaville : le « chaos » est peut-être à venir

congo brazaville en afriqueLe changement récent de la Constitution (1) de ce pays petit d’Afrique centrale s’est fait dans un contexte domestique et international pour le moins trouble. En effet, depuis fin 2011, le continent africain est traversé par une vague de révolutions ou d’actions collectives qui revendiquent toutes la liberté, la démocratie et l’alternance.

C’est ainsi que, tour à tour, les régimes autoritaires tunisien, égyptien, libyen, burkinabé ont été renversés par la seule volonté populaire. Au Burundi, le Président Kurunzinza a réussi à se maintenir au pouvoir au prix d’une remise en cause profonde et durable de la stabilité de ce pays déjà meurtri par une guerre civile particulièrement sanglante. Ce bouleversement géopolitique à l’œuvre sur le continent n’a d’égal que les décolonisations des années 1960 et la vague de démocratisations des années 1990 (2).

Désormais, toute velléité de changement ou de réforme constitutionnelle, surtout lorsqu’il vise à empêcher l’alternance politique, suscite des critiques et des réserves tous azimuts (classe politique, société civile, organisations internationales, puissances étrangères…). L’Afrique serait donc à un tournant historique qui lui faut savoir prendre pour enfin être en phase avec les évolutions de son époque ou tout simplement « entrer dans l’Histoire ».

Du point de vue des relations internationales, cette actualité africaine contrastée a la particularité d’alimenter deux thèses contradictoires (pessimiste/optimiste) qui se sont chacune prononcées sur le monde post-Guerre froide : il y a d’un côté celle du désordre (3), du chaos et de l’ensauvagement du monde puis de l’autre celle de la paix et de la prospérité après cinquante ans de Guerre froide (4). La situation en Libye, au Burundi et, dans une certaine mesure, en Égypte illustre ce chaos. Par contre, les progrès de la démocratie, même modestes, observés en Tunisie et au Burkina Faso confortent la seconde thèse, car la démocratie est un facteur de paix et de progrès.

Le changement de la Constitution au Congo s’est fait dans des conditions qui pourraient, par leurs conséquences, accréditer la thèse du chaos. L’absence de réel dialogue ou de consensus entre les différents acteurs politiques et les problèmes structurels de ce pays ont fini par réunir ces conditions. Les émeutes des 20 et 21 octobre 2015 qui se sont soldées par la perte de vies humaines et par l’incendie de bâtiments publics ont rappelé les guerres que ce pays a connues dans la décennie 1990 sans pourtant stopper la montée des extrêmes.

La polarisation de la société congolaise, le difficile enracinement de la démocratie et la structure démographique constituent les principales variables explicatives du glissement progressif et peut-être inexorable de ce pays vers le chaos.

Une polarisation sans cesse exacerbée

La polarisation d’une société est un déterminant majeur des guerres civiles (5). Elle peut s’établir sur des bases identitaires (de loin les plus meurtrières) ou partisanes. En Afrique, on constate qu’elle est principalement identitaire. Elle prend généralement la forme d’une opposition Nord/Sud (6), Musulmans/Chrétiens (7), Arabes/Noirs (8) ou encore Blancs/Noirs (9).

Au Congo, la polarisation a conduit, pour la première fois, à une guerre civile en févier 1959, une année avant l’accession à l’indépendance. Celle-ci avait une configuration Nord/Sud. Cet épisode bien que bref (trois jours) et moins meurtrier (10) par rapport aux guerres civiles postérieures a suffi pour structurer la conflictualité. Cette polarisation sera réactivée en 1977 par l’assassinat du président Marien Ngouabi issu du Nord. Accusé d’en être le commanditaire, l’ancien président Massamba-Débat, originaire du Sud, ainsi que six autres accusés furent exécutés après le jugement d’une cour martiale une semaine après cet assassinat (11). Vingt ans après, en 1997, pendant la sanglante et destructrice guerre civile que ce pays a connue, les belligérants (12) ont chacun polarisé pour s’assurer du soutien de leur camp.

Près de vingt ans après ce dernier épisode, « l’insurrection » des 20 et 21 octobre 2015 polarise, comme cela n’a jamais été le cas par le passé, la société congolaise. La fragile cohésion nationale a bien été fissurée. On a constaté une vraie géographie de « l’insurrection » ; seules les villes situées au sud du pays (Brazzaville, Pointe-Noire, Sibiti et Madingou principalement) ont connu des troubles ou des actions collectives hostiles au référendum constitutionnel. La ville de Brazzaville renseigne sur une échelle réduite, avec de précieux détails, cette réalité nationale (13). Ses quartiers sud (Makélékélé, Bacongo, Mfilou) ont été marqués des violences entre les manifestants et la force publique. Ses quartiers nord (Talangaï, Ouenzé, Moungali) ont surpris plus d’un observateur par leur calme, leur indifférence et leur soutien affiché et assumé au référendum. On a eu l’impression d’être dans deux temporalités ou de ne pas être dans la même ville tant le contraste était fort.

Cet état de fait libère la parole et alimente l’acrimonie de chaque camp. Il y a désormais un raisonnement polarisant : « eux » et « nous ». Du côté sud, le sens commun condamne la passivité complice voire la duplicité des partisans du rejet du référendum habitant la partie nord de la ville. Cette attitude est communément expliquée par un repli identitaire. En réalité, clament-ils, il ne serait pas dans leurs intérêts de renverser un « régime du Nord » ; en somme, il serait inapte de sortir d’un schéma de raisonnement dépassé. Du côté nord, au mieux, on s’agace de ces quartiers sud, qualifiés de séditieux (14), qui sans cesse troublent la « paix », et au pire, on brandit la vengeance barbare du Sud si jamais il accède au pouvoir. Ces contre-vérités ainsi que ces raccourcis sémantiques déployés de part et d’autre sont suicidaires pour l’unité nationale (15) et l’État. Car la dislocation ou la « fission » (16) des États demeure l’un des principaux traits de la période post-Guerre froide. C’est ce qu’Edgar Morin constate également : « Le problème clé des années qui viennent est celui de la lutte multiforme entre, d’une part, les forces d’association, de fédération, de confédération non seulement en Europe, mais dans le monde, et les forces de disjonction, d’éclatement, de rupture, de conflit » (17).

Cette polarisation observée survient alors que la démocratie peine à s’enraciner dans ce pays.

Une démocratie mise à mal

Tout aussi grave que la polarisation, il y a le passage à tabac de la démocratie. Le comportement électoral des Congolais se caractérise, depuis près de deux décennies, par un abstentionnisme constant et croissant. Cette réalité continuellement observée les jours de scrutins ne se retrouve pas dans les résultats officiels. Les taux de participation et d’abstention semblent être manifestement inversés, ce qui à chaque fois entame substantiellement le crédit et la légitimité des dirigeants politiques tout en creusant davantage le fossé entre la classe politique et le peuple.

Cet abstentionnisme est transversal, puisqu’il concerne toutes les générations et toutes les catégories socioprofessionnelles. En France, l’abstentionnisme s’explique par le fait d’être socialement, culturellement et économiquement défavorisés (18) ou par « l’intégration à la communauté » (19). Les Congolais de toutes les conditions sont conscients de l’ « inanité du vote » (20), car celui-ci n’a pas la moindre conséquence sur le système politique. On pourrait qualifier ce phénomène de « ségrégation électorale ». Ce rejet manifeste de la participation politique conventionnelle s’explique fondamentalement par les conditions d’organisation des élections qui ne garantissent pas des résultats sérieux et sincères. Le processus électoral se trouve accaparé, mieux caporalisé par le pouvoir ; l’élection est vidée de ses vertus républicaines que sont la désignation des gouvernants et la pacification des antagonismes (21).

La démobilisation électorale n’a pas pour autant entraîné une dépolitisation de la société, bien au contraire. On observe que cet abstentionnisme constant, qui ne préoccupe pas outre mesure les dirigeants politiques, a manifestement glissé vers une participation politique non conventionnelle ou protestataire. « L’insurrection » des 20 et 21 octobre 2015 en est la traduction dans une certaine mesure. Tant que rien ne sera fait pour que les élections soient transparentes et crédibles, les insurrections, les dégradations des bâtiments publics ou privés, la désobéissance civile, sit-in, etc. seront fréquentes. La répression n’arrangera rien. Dans l’État post-conflit qu’est le Congo, il faut redouter que cette participation non conventionnelle glisse, à son tour, vers une guerre civile : le chaos.

Cette mise à mal de la démocratie est d’autant plus inquiétante que ce pays a une structure démographique belligène.

Une structure démographique belligène

La population congolaise est essentiellement jeune, à l’instar de celle du continent africain qui compte 70 % de moins de 35 ans. Ces données quantitatives sont belligènes sans outre mesure (22), la guerre est faite par les jeunes. Dans le cas congolais, cela est aggravé par le chômage endémique massif et l’absence de perspective de la jeunesse. Aucune politique publique, ambitieuse et sérieuse n’a été jusque là élaborée pour régler ce problème. Les promesses électorales ne se sont jamais traduites dans les faits. La situation était sensiblement la même dans la décennie 1990 qui a été marquée par des conflits, les différents belligérants n’ont jamais eu de mal pour se constituer des milices privées (Ninjas, Cocoyes, Cobras).

Les émeutes des 20 et 21 octobre renseignent suffisamment sur le profond désarroi de cette jeunesse qui ne trouve plus d’autre moyen d’expression audible que la violence. Contrairement à ce qui s’est dit, cette jeunesse n’a pas obéi à l’appel de l’opposition à manifester. Au demeurant, elle ne milite pas dans les partis politiques. Elle a juste profité de cette occasion pour essayer de prendre en main son destin en renversant un régime qu’elle juge incompétent et corrompu. Les événements antérieurs à octobre le confirment bien : lors de la phase finale de la Coupe d’Afrique 2015, tous les matchs des diables rouges (victoires, matchs nuls et défaites) ont donné lieu à des scènes de vandalisme et à des échauffourées. Cela s’est reproduit, quelques mois après, en juin lors de l’annulation du Bac en raison des fraudes.

Les échéances électorales de 2015 offriront une énième occasion à cette jeunesse d’exprimer avec véhémence son aversion des gouvernants, la seule inconnue demeure l’ampleur de telles actions.

 

(1) Cette nouvelle Constitution a été promulguée le 6 novembre 2015 après le référendum du 25 octobre. Officiellement, la participation s’est élevée à 74 % et le oui l’a emporté à 92,26 %.

(2) Sur le Congo, lire Gaspard NSAFOU, Congo, de la démocratie à la démocrature, Paris, L’Harmattan, coll. Points de vue concrets, 1996, p. 268.

(3) Jean-Yves HAINE, « Editorial. Troubler et inquiéter : les discours du désordre international », Cultures & Conflits, 19-20, automne-hiver 1955, pp. 3-4.

(4) Sur ces deux thèses lire l’excellente contribution de Didier BIGO, « Nouveaux regards sur les conflits ? », in Marie-Claude SMOUTS (dir.), Les nouvelles relations internationales : pratiques et théories, Paris, Presses de Sciences Po, 1998, pp. 309-354.

(5) Jean-Pierre DERRIENNIC, Les guerres civiles, Paris, Presses de Sciences Po, 2001, p. 284.

(6) La guerre civile ivoirienne des années 2000.

(7) C’est le cas de la guerre civile du Soudan qui a opposé pendant de longues années le Nord musulman et le Sud chrétien. On retrouve cette polarisation en République centrafricaine.

(8) C’est le cas du conflit au Darfour.

(9) C’est notamment le cas de l’Afrique du Sud sous l’apartheid ou dans une certaine mesure du Zimbabwe.

(10) Rémy BAZENGUISSA-GANGA revient sur ce bilan tout en soulignant la controverse qu’il soulève. « Pour Wagret J.M : 99 morts, 177 blessés graves et plus de 350 cases détruites. […] Tsamouna K. note quant à lui : on dénombre 98 morts, 170 blessés graves, 166 maisons incendiées et 350 arrestations ». Voir Rémy BAZENGUISSA-GANGA, Les voies du politique au Congo, Paris, KARTHALA, 1997, p. 63.

(11) Ibid., p. 235.

(12) Cette guerre civile particulièrement violente a opposé Pascal Lissouba, ressortissant du Sud et Président de la république, contre Denis Sassou Nguessso, ressortissant du Nord.

(13) Cette ville est majoritairement occupée au nord par les ressortissants du Nord et au sud par les ressortissants du Sud.

(14) Les propos du ministre des Affaires étrangères congolais invité le 21 octobre sur France 24 illustrent bien cet état d’esprit.

(15) Grégoire LEFOUOBA, Enjeux et dynamique des rivalités sociales au Congo, Une approche philosophique et historique, Paris, L’Harmattan, 2013, p. 152.

(16) Ignacio RAMONET, Géopolitique du chaos, Paris, Folio, p. 29.

(17) Cité par Ignacio Ramonet, Ibid., p. 31.

(18) André GAXIE, Le Cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Paris, Le Seuil, Paris, 1978.

(19) Alain LANCELOT, L’Abstentionnisme électoral en France, Paris, Presses de la FNSP, 1968.

(20) Alain GARRIGOU, Histoire sociale du suffrage universel en France : 1848-2000, Paris, Seuil, p. 349.

(21) Jean BAUDOUIN, Introduction à la sociologie politique, Paris, Seuil, 1998, pp. 212-224.

(22) Gaston BOUTHOUL, Traité de polémologie. Sociologie des guerres, Paris, Payot, p. 560.

 

Diassonama Kiessé Bouzanda

Diassonama Kiessé Bouzanda

Diassonama Kiessé Bouzanda est docteur en Sciences politiques.
Diassonama Kiessé Bouzanda

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  • Chenier

    Brillant article !
    Il faut ajouter le caractère « totalitaire » du régime avec une théorie de la divinité de Sassou Nguesso [termitière].