États Généraux de l’humanitaire, deuxième édition : clarifier les terminologies

Atelier engagement et professionnalisation etats-generaux humanitaire

© Humacoop

La 2e édition des États Généraux de l’humanitaire, qui ont eu lieu à Grenoble du 2 au 4 novembre 2015, a donné la parole à un grand nombre d’acteurs directement concernés par les thématiques abordées, ce qui a permis un véritable échange d’idées sur la manière d’appréhender la fameuse « transition humanitaire » qui fera l’objet du Sommet Humanitaire Mondial de 2016.

Pendant deux jours, les questions de droit d’ingérence, de coopération décentralisée, de partenariats Nord-Sud… ont été abordées avec une réelle volonté de confrontation d’expériences et de partage d’informations de terrain afin d’apporter des réponses concrètes à l’humanitaire de demain.

Les intervenants venus du Liban, de Côte-d’Ivoire ou d’Égypte se sont exprimés autour de tables rondes et ateliers dont nous vous livrons ci-dessous le compte-rendu signé par Patrick Baguet, président d’Humacoop, et Wolf Dieter Eberwein, ancien président de Voice.
Suivra une publication des actes du colloque en janvier 2016.


Faire la synthèse de deux jours de débats riches serait un exploit héroïque. En revanche, ce qui est faisable est un compte-rendu sélectif des problématiques soulevées ayant contribué à préciser les concepts ou même aidé à identifier de nouvelles pistes de réflexion. Précisions et découvertes sont les deux aspects qui ont à nouveau démontré la nécessité et la justification d’organiser pour une deuxième fois les États Généraux après ceux d’Annemasse en 2014.

Pour introduction, un rapport sur les préparations du sommet mondial humanitaire (WHS) a été présenté par Robert Smith, le représentant du WHS basé à Genève, et Benoit Miribel à l’occasion de la conférence Convergences qui a eu lieu à Paris récemment.

Le premier panel, animé par le Fonds de la Croix rouge Française, a présenté trois études de cas pour éclairer ce processus de transition : l’interprétation du principe d’impartialité via un triage humanitaire (exemple du Pakistan) ; la violence vécue au Burkina Faso de la part des partenaires locaux perçus comme « sous-traitants » de l’ONG du Nord ; et le Laos, très centralisé, qui pose le dilemme des ONG humanitaires sur la frontière floue entre action humanitaire et développement dans un pays pauvre où il faut travailler sur le développement dans un contexte de déplacement des populations.

Les présentations comme les débats ont montré que la transition humanitaire n’est pas un épiphénomène. Au contraire, il semble plutôt que le phénomène de transition soit une caractéristique propre à ce mouvement en général même si ce terme peut avoir une interprétation spécifique au niveau régional.

Au niveau normatif des principes, chaque ONG a sa propre conception de la notion d’impartialité qui ne correspond pas forcément à celle énoncée dans les principes humanitaires de la Croix Rouge et du Croissant Rouge.

La deuxième table ronde « Environnement socio-économique, contexte politique et nouvelles perspectives d’action » interrogeait le faire-agir des forces politiques, sociales, et économiques, l’importance du type d’économie, administré ou non, le poids du foncier et l’impact de l’économie internationale, voire occidentale, sur les projets du Sud et la dépendance des ONG vis-à-vis des bailleurs. En conclusion, deux pistes ont été dégagées : a) l’humanitaire est-elle une valeur universelle ? et b) quel contre-pouvoir ont les ONG humanitaires ? Des recommandations ont été faites pour plus d’équité et d’autonomisation dans les projets de partenariat ainsi que la nécessité d’une approche non libérale

La table ronde N° 3 sur « Coopération décentralisée : quel rôle en temps de crise ? » s’est concentrée en premier lieu sur les aspects positifs de cette coopération. Elle nécessite pour les ONG de se rapprocher des territoires, car le fonds d’urgence des régions permet une souplesse dans la mise en place de projets d’urgence. L’exemple de Tombouctou avec le financement direct de la Région Rhône-Alpes a permis souplesse et réactivité pour des actions à long terme.

Pour la Ville de Grenoble, l’aide humanitaire doit toujours faire partie de ses préoccupations et un fonds d’urgence de 30 000 € annuels est prélevé sur les services publics. L’intérêt d’actions de long terme a été illustré avec l’exemple de celle menée par la région Picardie.

A été soulevé le problème posé quand il n’y a pas de décentralisation dans les pays bénéficiaires de l’aide. Un autre questionnement concernait le fait que lors des crises humanitaires, les ONG se détournent des bailleurs de la coopération décentralisée pour s’adresser aux gros bailleurs internationaux. En d’autres termes, les moyens de la coopération décentralisée étant extrêmement limités en cas d’urgence, indépendamment de leur utilité, comme dans l’exemple de Tombouctou, ils sont surtout utiles au niveau local et en matière de développement.

Il resterait à préciser les rôles des institutions politiques et des ONG. Il n’a pas été précisé non plus sous quelles conditions la coopération décentralisée a une valeur ajoutée dans les urgences.

 

Trois groupes de travail ont discuté en parallèle le problème de partenariats à travers des exemples concrets :

Atelier 1 : Protection de l’enfance en Côte d’Ivoire, partenariat entre une ONG du Sud, MESAD, et une ONG du Nord, TDH Italie ;

Atelier 2 : Gestion des ressources naturelles au Sénégal ;

Atelier 3 : Regards croisés sur le partenariat entre deux ONG du Nord, AMD et CCFD.

Dans le premier atelier ont été constatés entre autres les difficultés dans le respect des délais, le manque de visibilité financière et le manque d’implication des collectivités locales.

Dans le deuxième atelier a été présenté un partenariat entre deux ONG du Sud, l’une spécialisée sur la pêche, l’autre sur la pauvreté, l’exclusion et la citoyenneté. La complémentarité a facilité la qualité des échanges politiques avec l’État pour la mise en place d’accords de pêche dans le souci d’une exploitation durable et profitable pour tous.

Dans le troisième cas (un partenariat Nord-Sud), les recommandations étaient de privilégier la connaissance réciproque, présupposant la connaissance du terrain et un engagement partagé. A été soulignée la nécessité de réfléchir à long terme, même dans les contextes d’urgence.

Instructive mais pas forcément conclusive est la notion de partenariat qui depuis longtemps est un problème important en ce qui concerne d’un côté la coopération des ONG du Nord avec des ONG du Sud et de l’autre la coopération avec des acteurs locaux. Les débats poursuivis dans les trois groupes de travail ont clairement démontré la grande variété de formes qui se cachent derrière ce concept, mais ont aussi souligné le grand nombre de conditions nécessaires pour garantir le succès de cette forme de coopération. La question de la durée, par exemple, revient sur la problématique urgentistes/acteurs du développement dans le sens où, par définition, les urgentistes ne sont pas forcément engagés à long terme.

Deuxième question : complémentarité ou similarité ? Les deux options peuvent être envisagées.

Troisième question (encore plus complexe) : l’asymétrie et la question de dominance. A priori, la relation est asymétrique. Donc dans la durée il s’agit de réduire cette asymétrie. Le rapport de force concernant les ressources humaines, les finances ou les connaissances, même s’il est évident, ne doit pas forcément s’exercer.

Quatrième question : la confiance. L’expérience montre qu’elle doit se construire au fil des partenariats et non pas être posée comme condition première.

Finalement s’est posée la question de savoir si ces partenariats devaient être limités dans le temps ou être envisagés comme durables.

 

Les crises actuelles, les fragilités potentielles et les responsabilités collectives étaient au coeur de la table ronde 4. Il existe une grande variété de crises : sociales, médicales, politiques, économiques, oubliées ou médiatiques, durables ou chroniques, et superposées ou extensives. Les vulnérabilités sont diverses comme celles des acteurs mais  la période de la transition entre urgence et post-urgence est un moment problématique. Les difficultés viennent ausi du système d’aide publique, notamment de l’UE où les procédures de financement et du calendrier des politiques diffèrent du calendrier des crises et limitent ainsi les capacités d’action.

Pour être efficace, il faudrait inclure les acteurs locaux, renforcer les partenariats et s’adapter aux nouveaux modes opératoires, à la fois sur le terrain et dans les pays développés du fait des migrations. Il serait aussi utile de travailler sur la résilience des victimes et de réfléchir sur les nouveaux métiers et le recentrage des actions avec le risque de perdre des donateurs.

Les débats ont d’ailleurs mis à jour le manque de clarté du concept de crise. Il serait donc nécessaire de mettre en place une typologie des crises afin de pouvoir développer les réponses adéquates. La notion de prévention humanitaire a aussi été une pierre d’achoppement. Qui devrait être responsable : les ONG, les États ou les deux à la fois ? Et la transition entre urgence et développement… Qui s’en charge ? En principe, ce sont les développeurs, mais ces derniers se révèlent absents. Dans les faits, ce sont les urgentistes qui s’attellent à cette tâche bien que cela ne soit pas forcément de leur compétence. Cela pose la question de savoir si les ONG humanitaires qui sont pratiquement toutes aussi engagées dans le développement le sont dans ce processus de transition ou dans des projets exclusivement liés au développement.

La table ronde 5 « Droit international humanitaire (DIH) et ingérence, la mise à l’épreuve » a rappelé les conventions internationales sur le droit d’ingérence dans le cas d’une menace du maintien de la paix et dans le cas de légitime défense. En ce qui concerne la protection des populations par le DIH rajouté pour des raisons humanitaires (corridors humanitaires), il s’agit d’une obligation des États inscrite dans les Conventions internationales. Si l’on s’interroge sur l’ingérence comme un droit ou un devoir, il faut aussi se poser la question de savoir pour qui c’est un droit ou un devoir ! Il a été admis que l’ingérence ou l’intervention est en général utilisée par « les plus forts » pour imposer leurs valeurs « aux plus faibles ».

Ce panel a été illustré par le témoignage de MSF sur les bombardements des hôpitaux en Afghanistan et au Yémen et la plaidoirie de MSF pour une enquête indépendante.

La discussion a permis de faire une mise au point indispensable. On parle d’ingérence humanitaire alors que les humanitaires ne sont pas du tout concernés par cette notion. En effet, les ONG ne font qu’exercer un droit (droit d’accès en l’occurrence) garanti par le DIH. Ce dernier peut même être compris comme une obligation pour les États de faciliter cet accès pour venir en aide à un pays tiers en cas de conflit armé. Il serait nécessaire que les ONG plaident pour exiger des États de respecter ce droit, comme la mise en oeuvre des obligations fixées.

La discussion n’a pas vraiment élaboré ce qu’un des intervenants a nommé « le principe suprême de la souveraineté », à savoir la non-ingérence des États dans les affaires internes d’un autre État, et inscrit dans la résolution de l’Assemblée Générale des Nations unies, la responsabilité des États de protéger leurs propres populations.

Deux dernières tables rondes ont complété ces deux journées de débats. La première « Médias du Sud, un partenariat négligé mais non négligeable » incluait les témoignages de journalistes du Sud et l’association Communications sans frontières. Il a été évoqué la censure et les contrôles sévères dans le monde arabe où souvent l’image des ONG est mauvaise par manque de communication et de transparence. Les médias du Nord privilégient le sensationnel plutôt que l’information sur la situation sociale ou humanitaire : on parle de terrorisme là où il faudrait aussi parler des crises sociales et humanitaires.

La deuxième table ronde s’adressait en premier lieu à des étudiants afin qu’ils puissent poser toutes les questions concernant leur accès au monde professionnel. Les étudiants présents, soit comme participants soit comme bénévoles et ayant contribué largement au succès de l’organisation, ont eu la possibilité d’interroger des professionnels comme des enseignants concernant la préparation à une future carrière dans l’humanitaire.

Pour conclure, cette deuxième édition des États Généraux a permis de clarifier les thématiques auxquelles sont confrontés les humanitaires. On ne peut qu’espérer qu’une troisième version des États généraux aura lieu et clôturera ce processus de clarification et de précision avec des solutions opératives.


 

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