Hervé Fouet, référent sécurité à MSF, répond aux critiques soulevées par l’ouvrage Secourir Sans Périr

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© Kim Clausen/MSF

Dans leur ouvrage Secourir Sans Périr, Fabrice Weissman et Michael Neuman s’interrogent sur les pratiques de sécurité de MSF depuis les années 90 et sont notamment dubitatifs sur la professionnalisation à outrance du secteur comme remède aux problèmes sécuritaires. Hervé Fouet, le référent sécurité de MSF, répond à leurs critiques principales.

Geneviève Sababadichetty : Alors que de nombreuses ONG s’alarment de l’insécurité croissante dont sont victimes les humanitaires, Fabrice Weissman écrit : « (…) Les chiffres sur l’insécurité humanitaire ont avant tout une fonction publicitaire : d’une part, justifier l’existence et le pouvoir d’une nouvelle corporation de professionnels en sécurité, de l’autre, construire un récit victimaire autour de la violence faite aux acteurs de l’aide, érigés en héros et martyrs des guerres contemporaines (p. 27) »… Êtes-vous d’accord avec cette affirmation ?

Hervé Fouet : J’espère que les ONG qui recensent leurs incidents de sécurité ne le font pas dans un objectif publicitaire… Documenter et analyser ces incidents représente depuis longtemps une « bonne pratique ».

Ce qui est critiquable, voire douteux, c’est que le constat qui est tiré des bases de données « référence » est uniforme : « le monde est plus dangereux et les humanitaires ne sont plus respectés ». Compte tenu du manque d’analyse qualitative des incidents évoqués dans ces recueils de données, l’analyse semble trop simpliste et « globalisante », donc caricaturale. C’est démontré dans le chapitre sur les chiffres de l’insécurité (le sens de la mesure).

Donc oui, comme pour beaucoup de recueils de données, les chiffres peuvent être utilisés de façon partisane, pour appuyer des discours et/ou des pratiques. Mais c’est un détournement de l’objectif initial du suivi des incidents, qui est nécessaire aussi bien à l’institution (mémoire) qu’à l’apprentissage (analyse qualitative des incidents) et parfois à la compréhension d’un environnement.

GS : Le personnel terrain ayant pendant longtemps été son propre arbitre chez MSF, dans les situations dangereuses, l’idée évoquée par les auteurs de Secourir Sans Périr, selon laquelle les mesures sécuritaires (codes de conduites et procédures opérationnelles) cherchent à « standardiser » l’ensemble des comportements humanitaires et donc à réduire le champ d’action du personnel terrain vous paraît-elle juste ?

HF : Le personnel terrain a toujours son libre arbitre au sein d’MSF ! Il ne s’agit pas de standardiser. On a toujours demandé et on demande toujours aux équipes terrains d’analyser leur contexte et de se fixer un cadre pour les comportements qu’elles considèrent adaptés ou pas, les déplacements, la gestion des infrastructures, etc. On attend que cette analyse soit partagée et discutée.

Il faut être réaliste, il est nécessaire d’informer, de guider et de conseiller les personnes qui s’engagent sur nos missions dans des environnements qu’ils ne connaissent pas toujours. On a donc besoin de règles, de cadres. Par contre, reproduire de façon systématique un ensemble de règles, une liste « standard » copiée et collée à l’infini, représente le risque d’entretenir l’illusion d’une protection inexistante.

Croire ou faire croire que la norme est l’unique réponse est un problème. Il suffirait donc d’appliquer des règles et tout se passerait bien ? Ce n’est pas la réalité.

Le risque est de multiplier les standards et les règles. C’est cette approche très gestionnaire, trop exhaustive et statique qui est critiquée, pas l’existence des règles en elles-mêmes.

Il y a donc un équilibre à trouver qui a disparu de certains discours ou méthodes préconisées, et parfois des pratiques. L’existence des règles et des procédures n’est pas un problème en soi, mais il faut les questionner pour pouvoir les expliquer et les justifier. Sinon, on en perd vite le sens.

GS : Une autre critique porte sur le GPR8 (manuel de sécurité standardisé) qui aurait une « vision apolitique des enjeux de sécurité, traitant ces derniers comme des problèmes techniques nécessitant des solutions techniques (p. 34) alors que sur le terrain, la présence et la protection des humanitaires seraient surtout liées à leur capacité de gérer les rapports de forces et les intérêts qui façonnent leur environnement »… Quel est votre regard sur cette question ?

HF : En effet, la négociation politique, la mise en tension, le compromis, des comportements adaptés, l’impact de nos programmes contribuent en premier lieu à notre sécurité.

Les solutions techniques viennent au second plan. Ce qui ne signifie pas que nous devions les délaisser.

Le problème avec le manuel évoqué, c’est à nouveau une vision globalisante et des solutions clefs en main pour tous les domaines : analyse des risques, communication publique, comportements… On se retrouve à appliquer une recette, avec des principes souvent très péremptoires et parfois douteux (l’expérience comme un handicap, la prise de parole publique un risque…).

GS : L’approche sécuritaire selon laquelle tous les risques sont mesurables par avance laisse perplexe nos auteurs pour lesquels les terrains de conflits sont des zones très mouvantes où la rigidité des standards n’a pas sa place et où la défiance en l’humain (travailleurs humanitaires, bénéficiaires…) prônée par les manuels va à l’encontre des réalités. Quelle est votre analyse ?

C’est la fameuse analyse des risques qui cristallise beaucoup de critiques ! Il peut y avoir une dérive, sûrement parce que ça rassure, dans la volonté de modéliser les environnements dans lesquels nous intervenons. Peut-être aussi parce que finalement c’est tellement plus simple…

Or, nous ne sommes pas sur une ligne de production. Les potentielles défaillances et perturbations de la « chaîne » ne sont pas transposables dans une équation mathématique.

Il faut assumer que dans les contextes les plus dynamiques ou incertains, les capacités des individus à faire le tri des informations qu’ils reçoivent, à générer de l’échange et du questionnement (au sein des équipes, avec des collègues, les responsables), à utiliser des leviers politiques, à violer une règle qui n’a plus lieu d’être, etc. sont cruciales. Dès lors, c’est notre capacité à garder ces compétences au sein de notre organisation et à faire bénéficier le plus grand nombre de cette expérience qui est l’enjeu.

Mais attention, il ne s’agit pas non plus de rejeter tout effort de formalisation. Nous avons besoin de supports d’échange, d’analyses de contexte, de formuler des hypothèses et des scénarios.

L’analyse des risques est avant tout une méthode, qui est loin d’être inintéressante et inutile. Elle a, entre autres, le mérite de proposer un séquencement à une équipe pour mener une réflexion, une réunion dédiée à la « sécurité », une occasion de mettre les choses à plat…

Mais il y a donc de quoi être perplexe lorsque l’analyse des risques devient dogmatique et que l’on souhaite représenter le niveau de risque par des codes couleur… On est parfois, et c’est malheureux, dans la caricature.

GS : Enfin, la « bunkerisation » des travailleurs humanitaires pour des questions sécuritaires ne va-t-elle pas à l’encontre de la fameuse notion d’ « acceptance » prônée par ailleurs ?

HF : Pas forcément.

La question est plutôt de savoir quand il est pertinent de se « bunkeriser » et quand ça devient excessif. Si les bombes tombent autour de vous, personne ne vous reprochera de ne pas rester à la fenêtre… Lors d’un épisode de forte criminalité ou de violence, il est logique de limiter ses mouvements… Ces mesures ne sont pas forcément contraires au fait d’obtenir des soutiens au sein d’une communauté, d’être bien « perçus ». Ce sera donc une difficulté à prendre en compte, mais ce n’est pas insurmontable.

Le risque est plutôt d’en faire une mesure standard, permanente et surtout une stratégie unique. Parce que, dès lors, on peut perdre sa capacité à se projeter, se couper du monde extérieur.

Dans tous les cas, si l’on considère que l’on possède deux leviers : le levier politique, la négociation (choix des activités, des zones d’intervention, tenir ses engagements, etc.) et la protection (contrôler les accès, limiter les mouvements…), il s’agit de ne pas tout miser sur une seule stratégie et donc, encore une fois, de trouver le bon équilibre, le bon timing.

 

 

Geneviève Sababadichetty

Geneviève Sababadichetty

Geneviève Sababadichetty est co-fondatrice de Grotius International.
  • kc

    Hervé a en partie raison. En partie. Mais il est un peu amnésique.

    MSF est une ONG qui a des moyens, ce qui n’est pas le cas de toutes les organisations. Finalement. MSF Hong Kong et Abu Dhabi ont créées pour cette raison, ne nous leurrons pas. Et ce n’est pas toutes les ONGs qui ont fait ce pas côté recolte de fonds.

    Deuxièmement, si on lutte contre la secheresse, pour l’eau, bovins en Sahel ou nomades, ou on lutte pour le droit à l’enseignement, clair est-il que les résultats sont moins tangibles à court terme
    Pourtant ce sont des luttes certes dignes.
    Mais cela se ressent dans la recolte de fonds… car les résultats sont moins tangibles.
    La santé et la médecine sont par contre plus ‘visibles’; il y a un avant et un après. La récolte de fonds est donc plus facile.

    Ces ONGs n’ont pas les mêmes moyens, ils ont besoin de l’existant. Et ils ne sont pas si riches comme MSF. Mais aussi eux se préoccupent de leur sécurité. Par contre, ils restent souvent pus longtemps, pour connaître mieux.

    Et pour finir, j’ai entendu dans une petite ville quelque part en Afrique, qu’MSF, c’est comme les Chinois. Ils viennent entassés dans un véhicule, tous le même Tshirt et logo, tout comme sur leur véhicule, et puis ils repartent ensemble.