Instaurer une démocratie dans un contexte de clivages ethniques en Afrique : l’exception namibienne

La soif de démocratie en Afrique :
l’impact de la chute du mur de Berlin et la libération des énergies

Au tournant des années 1990, l’Afrique est confrontée à une vague de démocratisation. La nouvelle donne internationale notamment l’effondrement du bloc soviétique entraîne de grands changements, qui s’inscrivent dans la contestation des régimes communistes, à parti unique.

Certains pays d’Afrique subsaharienne connaissent à la fin des années 1989 un bouleversement à la fois politique, économique et social ; c’est le cas du Bénin, du Congo Brazzaville, de la République démocratique du Congo, de la Centrafrique, de la Namibie, etc. De grands mouvements sociaux ont lieu tels que des grèves, le soulèvement de la population qui descend dans les rues pour réclamer l’amélioration des conditions de vie et de travail. La remise en cause des régimes politiques en place se traduit par des mouvements d’insurrection accentués ou occasionnés par la mobilisation des organisations syndicales et des associations contre des systèmes politiques dictatoriaux. Toutes ces actions visent le changement, l’instauration d’un État de droit.

La période de transition démocratique qui commence dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne va être porteuse d’une nouvelle ère, celle du renouveau démocratique, accueillie avec beaucoup d’enthousiasme par les masses populaires. En effet, il s’est ressenti en Afrique un besoin capital, celui de l’État de droit au cœur même de la problématique démocratique, car selon Jacques Bidet, « une démocratie sociale réelle ne peut exister sans État de droit » (1). Selon lui, la démocratie à elle seule « assure la garantie des libertés fondamentales par le jeu des quatre règles d’or que sont le suffrage universel, les droits civiques, le principe du gouvernement majoritaire, le respect du droit des minorités » (2). Cette soif de démocratie qu’expriment les peuples africains est une véritable révolution au sens de Vincent Cespedes lorsqu’il parle « d’une révolution qui se réalise dans la remise en cause globale et radicale d’une société et de tous les rapports qui la régissent ainsi que de tous les modes de pensée qui sous-tendent ces rapports » (3).

La fin de l’année 1989 est donc pour certains pays d’Afrique l’année de la révolution démocratique. Selon Alain Touraine, « le 20e siècle a été si fortement marqué par des régimes totalitaires que la destruction de ceux-ci a pu apparaître à beaucoup comme une preuve suffisante du triomphe de la démocratie » (4). Le but est de parvenir à la mise en place, comme le nomme Raymond Aron, de « régimes constitutionnels pluralistes » et que ceux-ci soient durables.

Cependant dans le contexte africain d’alors, le chemin à parcourir reste très long et semé d’embûches. Peu d’États y sont parvenus ; la Namibie est l’un d’eux. En effet, la principale question qui se pose en Afrique est celle-ci : est-il possible de concevoir un système démocratique tenant compte des réalités africaines, notamment la pluralité ethnique mise au service d’intérêts des politiques ?

Comment concevoir une démocratie ‘occidentale’ dans le contexte africain lorsque, depuis longtemps, les peuples se sont fait la guerre à cause de clivages ethniques ? Sur quel dessein va se construire le multipartisme ?

La difficulté d’adapter une démocratie ‘occidentale’ dans la réalité africaine

La pluralité ethnique est une réalité africaine en particulier dans son instrumentalisation par le politique, qui la rend parfois difficilement compatible avec la démocratie.

L’avènement du processus démocratique dans certains pays d’Afrique est porteur d’une ère nouvelle, celle du multipartisme. On assiste à l’émergence de nouvelles catégories d’acteurs de la société civile (associations, ONG, partis politiques), à l’apparition d’une nouvelle classe d’intellectuels, à la restructuration des organisations syndicales. Le rôle des Églises dans le processus de démocratisation se renforce. On note également la volonté d’une population déterminée à s’engager dans le combat politique pour un changement démocratique. Le tout largement fondé sur des bases ethniques, qui ont servi depuis longtemps de définition identitaire comme de lignes de fractures au sein des sociétés. Cette situation préexistante au multipartisme y trouve un terrain naturel pour se déployer dans de nombreux pays. Pour Rex John, « l’ethnicité est quelquefois envisagée comme un jeu d’institutions sociales, culturelles et politiques. C’est dès lors qu’elle peut faire l’objet d’ethnicité instrumentalisée » (5). Jean-François Bayart parle « d’instrumentalisation de la part des différents partis qui s’engagent dans la course au pouvoir ». Il pense qu’« on ne peut nier l’existence, voire l’irréductibilité des consciences ethniques » (6). Cela veut dire que le jeu démocratique va rapidement se cristalliser sur ces consciences ethniques, ce qui dans une certaine mesure a été à l’origine de l’échec des transitions démocratiques dans certains pays africains.

En effet, dans ces pays, le clivage ethnique a pris le dessus sur l’intérêt commun et a ébranlé le système démocratique. Les rivalités et la mise en compétition entre partis politiques se sont faites sur une base ethnique et non démocratique. Même les Églises, qui pourtant prônent un message de paix, d’amour, de réconciliation, n’ont pas échappé aux clivages ethniques qui ont affecté différents corps ecclésiastiques.

Les populations elles-mêmes dans leur majorité adhèrent au parti de leur choix non parce qu’il porte un projet de société en bonne et due forme, mais par motivation sur fondement ethnique. C’est comme si chaque ethnie rêvait de s’approprier le pouvoir, si nécessaire au détriment des autres.

Dans certains pays, le multipartisme construit sur ces clivages ethniques a agi comme un antidote à la culture démocratique et pluraliste. Selon Jean-François Bayart, « les idées et les sentiments tribalistes sont exploités par certains acteurs pour se créer une clientèle qui puisse les aider à satisfaire leurs intérêts et leurs ambitions égoïstes » (7).

Pour J. Londsale, « lorsque l’ethnicité est exploitée par des politiciens pour des fins politiques, généralement elle dégénère en tribalisme politique entraînant une lutte d’un groupe avec un autre » (8). Cette logique de division a une origine lointaine ; elle va prendre une ampleur inimaginable dans certains États africains débouchant parfois sur des guerres civiles.

Dans le cas de la Namibie, le gouvernement colonial sud-africain déjà n’avait pas hésité à exploiter la division de la population sur des lignes ethniques afin de forger sa gouvernance en créant une série de petits États-nations, les ‘bantoustans’, dont le but était d’éviter l’éveil d’une conscience collective populaire commune. La période de transition démocratique qui débute en 1989 est marquée par une forte mobilisation des différents acteurs politiques. Le repositionnement et le redéploiement des partis politiques sont une des données importantes de cette phase pour éviter de basculer dans une instabilité politique et sociale. Or la tentation de manipuler l’ethnicité à des fins électorales est grande. Plusieurs partis politiques se développent sans avoir l’exigence de bâtir un projet de société solide dans la mesure où les gens ne s’y rallient pas forcément en fonction du discours politique mais en fonction de leur ethnie.

L’appartenance à la nation ne va pas de soi dans un pays qui n’a jamais été ni un État ni une nation auparavant. Pourtant la Namibie, peut-être contre toute attente, va accéder à son indépendance, réussir sa transition démocratique et entraîner son peuple vers la construction d’un véritable État-Nation dans la foulée. Le défi à relever était d’amener le peuple à dépasser les clivages ethniques et à œuvrer pour une nation une et indivisible dans la préservation des acquis de l’indépendance chèrement acquise.

Qu’est-ce qui fait l’exception namibienne ?

L’exception de la Namibie trouve ses origines dans une série d’étapes fondamentales :

  • l’accession à l’indépendance de la Namibie, qui passe par un règlement politique multi-acteurs et régional, rendu possible par un changement de paradigme international ;
  • la structuration d’une scène politique nationale multipartite et la création des conditions permettant la tenue des premières élections libres et démocratiques ;
  • la rédaction d’une nouvelle constitution issue d’un compromis entre les différentes forces politiques représentées à l’assemblée ;
  • le respect de la constitution par les acteurs politiques dans le temps.

1. La fin de la guerre froide engendre une nouvelle donne politique

La Namibie, connue autrefois sous le nom de Sud-ouest Africain, colonie allemande de 1884 à 1919, devient protectorat de l’Afrique du Sud qui l’annexe illégalement en 1968-1969 et met en place un régime d’apartheid.

Avec la chute des régimes communistes, de nouvelles dynamiques politiques fondamentales bouleversent la donne en Namibie, en retirant à l’Afrique du Sud son statut de rempart contre le communisme et donc d’allié inconditionnel des régimes occidentaux. La menace ayant disparu, cet allié dont la politique d’apartheid était devenue trop encombrante et intenable est maintenant sommé de changer.

La South West Africa People’s Organisation ou SWAPO, mouvement de libération national namibien, ennemi idéologique, militaire et politique de l’Afrique du Sud, voit de son côté l’appui de puissances communistes régionales et internationales s’affaiblir.

2. Les négociations internationales et l’application de la résolution 435 de l’ONU

L’accession à l’indépendance de la Namibie a été rendue possible grâce à l’apport de la communauté internationale, consciente de la marginalisation qu’a connue pendant longtemps le peuple namibien assujetti par un système de gouvernance hors normes onusiennes. Les principales négociations internationales qui commencent en 1988 vont être stratégiques dans la marche vers la création de la République de la Namibie. Le rôle des Nations Unies pendant cette période a été d’amener le peuple namibien à se prononcer lui-même sur le type de régime qui le libère du joug de la colonisation sud-africaine et à choisir les nouveaux dirigeants du pays afin d’apporter une solution durable et définitive à cette crise. On assiste à un changement partant de l’abolition de la politique d’apartheid à l’instauration d’un pouvoir du peuple par le peuple.

La résolution 435 des Nations unies contient un plan de paix et la mise en place d’un processus d’indépendance. À partir du moment où les Nations Unies disposent d’un réel contrôle sur la Namibie qui est mise sous régime de tutelle internationale, les dispositions prévues dans cette résolution peuvent être appliquées, notamment le déploiement du Groupement d’assistance des Nations Unies pour la période de transition (GANUPT).

Cette résolution a d’abord été difficile à appliquer à cause des intérêts divergents des différents acteurs impliqués dans le conflit, d’où la nécessité d’une solution régionale. La première phase à traverser a été celle de la démilitarisation. Le Président alors en exercice de l’Union africaine, le Président Denis Sassou Nguesso, joue un rôle important en abritant la première session de négociations internationales nécessaires à la démilitarisation, le protocole de Brazzaville, qui se tient le 13 décembre 1988 et s’inscrit dans le cadre d’une coopération entre l’organisation de l’Union africaine et les Nations Unies pour accélérer le processus d’indépendance de la Namibie.

La deuxième phase de l’application de la résolution, celle de la mise en place du processus électoral, a été cruciale pour créer les conditions de la démocratisation, en vue de la tenue d’un scrutin libre et transparent qui devait permettre la mise en place d’une Assemblée constituante.

En effet, une fois la démilitarisation réalisée, les lois discriminatoires sont définitivement abolies ; la question des détenus et réfugiés est résolue, puis un fichier électoral fiable et reconnu établi ; enfin, toute personne qui souhaite prendre part à la vie politique namibienne peut s’exprimer librement et y participer pleinement soit en créant un parti politique soit en y adhérant.

3. La structuration de la scène politique et l’instauration du multipartisme

L’émergence des partis politiques en Namibie se construit autour d’une idée : se libérer du joug de la colonisation pour prendre en main la gouvernance de leur pays. Chaque parti veut se donner une chance de prendre les commandes du pays, ou obtenir quelques sièges au parlement pour être capable d’être représenté et ainsi de participer activement à la vie politique. Le multipartisme qui se met en place témoigne de cette volonté de la population, qui est désormais claire, de bâtir une République fondée sur des principes véritablement démocratiques.

Or, la Namibie se présente comme une mosaïque de peuples. Ceux-ci se divisent traditionnellement en quatre groupes : les Khoisan (les Bushmen, les Damara, les Nama) ; les Bantous, population majoritaire (les Ovambo, les Kavango, les Herero, les Capriviens) ; les « sang-mêlé » (les Oorlam, les Basters, les Metis) ; et les Européens (9). Tout comme d’autres États d’Afrique, il n’est pas possible de croire que l’ethnicité n’aura pas d’impact sur la formation des partis politiques et même la course au pouvoir. Cependant, dans un tel contexte, le discours politique des différents acteurs produira un effet sur la population.

Il se trouve que les intellectuels et les leaders qui ont été à la base des mouvements sociaux et qui ont su mobiliser dans un esprit combatif les masses populaires sont les mêmes qui, pour nourrir leurs ambitions et atteindre leurs objectifs, créent maintenant des partis politiques. Ils doivent dès lors amener la population à comprendre et à participer au processus de transition, à se mobiliser massivement pour voter dans un esprit démocratique, sans réveiller les velléités à caractère ethnique qui auraient pu avoir de lourdes conséquences sur le processus de transition démocratique.

Un grand défi à relever puisque pour la première fois en Namibie, il existe une vraie liberté d’expression, une reconnaissance des mêmes droits à tous les partis politiques, quelle que soit leur position. Cependant, dès la mise en place du multipartisme, se dessine un paysage politique assez clair dans lequel on décèle un duel entre deux grands partis politiques qui influencera toute la période de campagne. Il s’agit de la SWAPO, opposant historique à l’autorité sud-africaine, et de la DTA (Democratic Turnhalle Alliance), une alliance contre la SWAPO. D’autres partis moins importants émergent également. La situation répond à la considération d’un multipartisme tel que défini par Georges Burdeau : « Le multipartisme caractérise un État où plus de deux partis ont une organisation et une influence suffisante pour que le fonctionnement des institutions en soit affecté » (10). Il poursuit en disant que « parmi les données propres à chaque État et qui donnent au multipartisme qui s’y pratique une figure originale, on peut retenir celles qui tiennent au rôle des croyances religieuses, celles qui résultent de la structure ethnique du pays considéré, celles qui sont la conséquence des attitudes adoptées à l’égard de certains problèmes dominants » (11).

À l’instauration du multipartisme, les autorités sud-africaines continuent à manipuler l’opposition interethnique, s’appuyant sur le rapprochement avec certains chefs traditionnels qui accompagnaient la ‘bantoustanisation’ de la Namibie au détriment de l’unité du peuple namibien. En 1989, lorsque le véritable multipartisme se met en place, il se heurte à cette configuration.

Tout au long du processus électoral, l’objectif sud-africain est, selon plusieurs analyses, non pas de vaincre la SWAPO, un objectif à toutes fins pratiquement inatteignable, mais de constituer contre l’organisation nationaliste un amalgame de forces assez large pour l’empêcher de remporter une victoire éclatante à l’échelle nationale.

Selon l’analyse faite par Pierre Beaudet, « la législation établit qu’une proportion de 66 % des députés est nécessaire pour approuver le projet de constitution. En faisant en sorte que les adversaires de la SWAPO réussissent à réunir 33 % et plus des votes, on se trouve de facto en position de pouvoir exercer une pression sur le mouvement nationaliste. La seule façon d’y parvenir est de convaincre une majorité des non-Ovambos de la menace que constituerait la prise du pouvoir par la SWAPO, présentée par l’Afrique du Sud comme le parti ethnique des Ovambos du Nord » (12). En effet, la SWAPO est issue de la partie la plus peuplée de la Namibie. C’est pourquoi les chefs traditionnels qui ont collaboré avec les autorités sud-africaines sont chargés de discréditer la SWAPO afin de réduire son influence.

Les autorités sud-africaines espèrent donc voir se sceller un front unitaire des partis politiques à ethnie minoritaire contre la SWAPO puisque la victoire de celle-ci devenait certaine au regard de la structuration des forces en présence.

4. Un processus électoral dans les règles

Après la mise en place effective du multipartisme et la résolution de certaines questions fondamentales, notamment l’établissement d’un fichier électoral complet et juste, la campagne électorale peut commencer. Certains partis politiques ont, d’entrée de jeu, peu de chances de convaincre les futurs électeurs, car leurs leaders ont collaboré avec le régime d’apartheid.

En effet, les actions posées dans le passé par certains leaders des partis pouvaient les propulser ou les tirer vers le bas. Et sur ce point, les dirigeants de la SWAPO, ayant été à la tête de la lutte contre l’apartheid, devançaient largement leurs adversaires.

Bien qu’ayant une composante ethnique, les résultats du scrutin sont le fruit d’un mécanisme électoral dans lequel les règles démocratiques ont été respectées. Et sans surprise, les résultats des élections consacrent la victoire de la SWAPO.

Le 13 novembre 1989, le Représentant spécial du Secrétaire de l’ONU annonce les résultats. La SWAPO, privée de la majorité qui pouvait lui permettre de dominer au sein de l’Assemblée constituante, obtient une majorité relative qui l’oblige donc à coopérer avec les autres partis pour élaborer la Constitution et la mise en place des nouvelles Institutions de la République.

5. La répartition du pouvoir en fonction des sièges obtenus : la récompense de la SWAPO

Selon Jean Claude Fritz, cette répartition doit être analysée en ayant à l’esprit l’adoption de la Constitution, qui requiert la majorité des deux tiers, mais aussi sans oublier que cette Assemblée constituante est susceptible de devenir la première Assemblée législative et le soutien du premier gouvernement indépendant (13). La SWAPO, avec 41 sièges sur 72, reste loin de la majorité des deux tiers nécessaires à l’adoption de la Constitution (48 sièges). La DTA dispose de 21 sièges sur 72 ; elle est la principale force d’opposition à la SWAPO, mais ne dispose pas à elle seule de la minorité de blocage (25 sièges) dans le processus d’adoption de la Constitution.

Les petits partis, favorisés par le système électoral de représentation proportionnelle nationale choisi, ont malgré leur faible nombre de suffrages (15 %) eu suffisamment de sièges (10) pour jouer un rôle décisif à la charnière des deux grands partis.

L’Aksie Christelik Nasionnal (ACN) (3 sièges), le Namibian Patriotic Front (NPF) (1 siège) et la Federal Convention of Namibia (FCN) (1 siège) sont considérés comme les alliés naturels de la DTA du fait de leur position conservatrice ; toutefois la multiplicité des clivages et des tensions opportunistes rendent cette alliance, qui assurerait la minorité de blocage (26 sièges pour 25 nécessaires), moins évidente à mettre en place qu’il n’y paraît au premier abord.

En face, les partis représentant le centre gauche sont jugés idéologiquement les plus susceptibles de se rapprocher de la SWAPO : il s’agit de l’United Democratic (UDF) (4 sièges) et du Namibia National Front (NNF) (1 siège) ; toutefois à l’annonce des résultats, le rapprochement n’est pas évident, du fait des attaques anti-SWAPO lancées pendant la campagne par certains cadres de ces partis (14).

Après la proclamation des résultats, les élus s’apprêtent à prendre leur fonction afin de composer une Assemblée constituante, destinée à devenir plus tard la première Assemblée nationale. Il leur revient de s’atteler à la rédaction de la première Constitution du futur État, une responsabilité importante que leur a confiée le peuple namibien. La tâche est délicate sachant qu’ils ne partagent pas tous la même vision politique, mais les intérêts de la future République les contraignent à passer cette étape en allant au-delà des intentions propres de chaque parti, au profit de l’intérêt commun ; dans leurs mains repose à présent le destin de la future République. C’est en réalité au sein de l’Assemblée constituante que s’est véritablement joué le destin de ce pays.

Les Nations Unies, déterminées à accompagner le nouvel État jusqu’au terme du processus, sont présentes lors des travaux de rédaction du projet de Constitution. Dans sa résolution 643 (1989), le Conseil de sécurité avait chargé le Secrétaire général de faire en sorte que toutes les dispositions nécessaires soient prises pour « aider l’Assemblée constituante à s’acquitter des responsabilités qui lui incombaient au titre de la proposition de règlement » (15).

Une fois opérationnelle, l’Assemblée constituante fonctionne à la fois comme assemblée délibérante de révision, mais aussi comme collège électoral pour la nomination du Président de la République.

6. Le compromis entre la SWAPO et la DTA sur le contenu de la Constitution

L’élaboration de la Constitution de la Namibie s’est déroulée dans un climat particulièrement difficile, au départ très tendu notamment entre les deux principaux opposants, la SWAPO et la DTA. Chacun de ces partis veut préserver ses intérêts dans le cadre de l’organisation du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif. Le concours des différentes personnalités étrangères qui ont aidé les Namibiens à la rédaction de ce texte a permis à ces deux grands partis de trouver un compromis acceptable par tous. En effet, des juristes et des politologues de diverses nationalités (française (16), allemande, américaine) apportent leur appui dans le cadre de l’élaboration de la loi fondamentale. Trois Sud-africains (17), particulièrement réputés pour leurs idées progressistes et possédant une bonne connaissance du droit anglo-saxon, furent également nommés experts officiels auprès de la Constituante pour la mise en forme du texte définitif (18).

L’équilibre des aspirations divergentes de la SWAPO et de la DTA a abouti finalement à l’établissement d’un « régime semi-présidentiel », dont Bernard Chantebout dit : « la formule reflète ainsi le compromis réalisé et désigne l’introduction d’éléments caractérisant le régime présidentiel et d’éléments de parlementarisme, se démarquant de fait du présidentialisme africain, constitué par l’hégémonie du Président, son irresponsabilité juridique et ses excès bien connus » (19). Le texte final témoigne des concessions obtenues par les deux grands partis.

Le 9 février 1990, trois mois après sa première réunion, les 72 membres de l’Assemblée constituante nouvellement élue adoptent, par consensus et non par vote formel, la première Constitution de la République de Namibie indépendante lors d’une cérémonie solennelle. En vertu de l’article 130 de la Constitution, celle-ci doit entrer en vigueur à la date de la proclamation de l’indépendance (20). Les propos de Sam Nujoma, dirigeant de la SWAPO et pressenti comme futur président, s’avèrent par ailleurs à même de rassurer l’opinion quant aux intentions du parti : « Nous entendons bâtir un État démocratique, garantissant la liberté d’expression, d’association et de conscience et offrant les mêmes chances à tous les Namibiens, quels que soient leur couleur, leur race, leur croyance et leur statut économique » (21).

Le 21 mars 1990, la Namibie est déclarée État indépendant, en présence du Secrétaire général des Nations Unies, Javier Pérez de Cuellar, devant lequel Sam Nujoma, effectivement élu par l’Assemblée comme le premier Président de la Namibie indépendante, prête serment.

Conclusion

La mise en place des nouvelles Institutions de la République est le fruit de l’effort consacré par les Namibiens eux-mêmes accompagnés dans ce processus par les Nations Unies ; celles-ci ont œuvré pour que ces institutions soient conformes aux particularités de la société namibienne. Comme l’affirme Raymond Aron : « dans chaque société, les institutions doivent être adaptées aux particularités d’une constellation historique singulière » (22). La prise en compte de cette réalité historique par les Nations Unies à travers une déclaration des droits de l’Homme intégrée dans la constitution est l’un des facteurs qui ont permis que le passage du colonialisme à la démocratie soit une réussite. Pensée en tenant compte de l’histoire du pays et de sa structure, elle couvre les droits civils et politiques comme les droits économiques, sociaux et culturels. Dans ce pays qui n’a jamais connu de véritable égalité en droit auparavant, cela constitue un garde-fou majeur contre des violations flagrantes des droits de l’Homme qui ont fait son quotidien, afin d’empêcher un retour en arrière.

La Namibie poursuit son chemin de régime démocratique de manière ininterrompue depuis 25 ans maintenant grâce à la bonne volonté de ses dirigeants politiques successifs qui se sont engagés à respecter le choix du peuple et les institutions de la République. C’est ainsi que devient possible la préservation des acquis de la démocratie, tandis que les autorités œuvrent pour continuer sur le chemin de la construction d’un « État Nation ». Bien que la Namibie soit un État formé autour d’un grand nombre d’ethnies, le processus et le chemin parcourus et l’équilibre instauré ont permis, jusqu’à ce jour, que la pluralité ethnique ne constitue pas une menace pour la durabilité de sa démocratie.

Paterne MILONGO, Docteur en Sciences politiques

BIBLIOGRAPHIE

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S/RES/643 (1989), 31 octobre 1989, § 11.

Déclaration de Sam Nujoma rapportée dans le Bulletin d’Afrique du Sud, du 21 mars 1990, édité par l’Ambassade d’Afrique du Sud en France.

(1) Bidet Jacques, Les Paradigmes de la démocratie, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, p. 103.

(2) Bidet J., op. cit., p. 137.

(3) Vincent Cespedes, « Mai 68 » La philosophie est dans la rue, Paris, Éditions Larousse, 2008, p. 19.

(4) Touraine Alain, Qu’est-ce que la démocratie ?, Paris, Éditions Librairie Arthème Fayard, 1994, p. 17.

(5) Rex John, Ethnicité et Citoyenneté. Sociologie des sociétés multiculturelles, Paris, l’Harmattan, 2006, p. 23.

(6) Bayart Jean-François, l’État en Afrique. La politique du ventre, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1989, p. 66.

(7) Bayart Jean-François, op. cit., p. 67.

(8) Londsale J., « Ethnicité morale et tribalisme politique , pp. 100-101.

(9) Marc Aicardi De Saint Paul, Namibie Un siècle d’Histoire, Paris, Éditions Albatros, 1984, p. 14.

(10) George Burdeau, Traité de science politique : la dynamique politique, Deuxième Édition II, Paris, librairie générale de droit et de jurisprudence, 2e trimestre 1968, p. 358.

(11) George Burdeau, op. cit., p. 360.

(12) Beaudet Pierre, « La Namibie indépendante : contradictions d’un nouvel État en Afrique australe »,  p. 114.

(13) Fritz Jean-Claude, La Namibie indépendante. Les coûts d’une décolonisation retardée, Paris, Éditions l’Harmattan, p. 240.

(14) Fritz Jean-Claude, op. cit., pp. 240-241.

(15) S/RES/643 (1989), 31 octobre 1989, § 11.

(16) Bernard Chantebout, « La Constitution namibienne du 9 février 1990. Enfin un vrai régime semi-présidentiel », Revue française de droit constitutionnel, n°3, 1990, p. 541.

(17) Isabelle Moulier, Namibie GANUPT (1989-1990), Paris, Éditions Pedone, 2002p. 163.

(18) Bernard Chantebout, « La Constitution namibienne du 9 février 1990. Enfin un vrai régime semi-présidentiel » op. cit., p. 541.

(19) Bernard Chantebout, op. cit., p. 542.

(20) Isabelle Moulier, Namibie GANUPT (1989 – 1990), op. cit., p. 164.

(21) Déclaration de Sam Nujoma rapportée dans le Bulletin d’Afrique du Sud, du 21 mars 1990, édité par l’Ambassade d’Afrique du Sud en France.

(22) Raymond Aron, Démocratie et totalitarisme. Éditions Gallimard, dépôt légal 4e trimestre 1965, p. 54.