La question humanitaire en Afrique : entre débats théoriques et absence de volonté politique, comment sortir de l’impasse ?

L’actualité africaine ces dernières décennies a été rythmée par de grands mouvements dans tous les secteurs d’activités. La scène humanitaire s’est particulièrement illustrée par des crises multiformes, des catastrophes naturelles, des inondations, la question des réfugiés qui se comptent par millions ces dernières années, les épidémies d’Ebola, etc. La menace humanitaire sur ce continent est indubitable et il faut évidemment y répondre. Cet « impératif catégorique » suscite un débat scientifique, mais aussi politique au-delà duquel une question pragmatique demeure : Comment sortir de l’impasse humanitaire en Afrique ?

Un débat « houleux » sur l’humanitaire en Afrique

Les pays africains sont aujourd’hui profondément marqués par un large éventail d’enjeux humanitaires : la question des réfugiés au Sud Soudan, en Éthiopie, au Cameroun, en République centrafricaine, en République démocratique du Congo, au Nigéria ; la crise alimentaire en Somalie (1), au Cameroun, au Niger… Plusieurs études et rapports sont plus exhaustifs sur les chiffres liés aux besoins humanitaires en Afrique (2).

C’est une situation préoccupante qui a fait titrer un article au sein de la revue All Africa, « l’Afrique, « une machine » à crise humanitaire » (3). Sur les 27 plans d’urgence prévus en 2016 par le Bureau de Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA), 21 auront lieu en Afrique. Le réchauffement climatique et les conflits armés sont aujourd’hui responsables de la majorité des désastres humanitaires qui touchent le continent africain.

C’est d’autant plus un sujet préoccupant que des réflexions d’acteurs de terrain, d’universitaires et autres experts foisonnent sur l’avenir humanitaire de l’Afrique. Plusieurs théories sont énoncées. Celle de la « désoccidentalisation » de l’Humanitaire par exemple préconise la fin de l’hégémonie occidentale dans ce secteur. Plusieurs raisons la motivent, les questions de sécurité des humanitaires, les relations ambiguës avec les populations bénéficiaires de l’aide, le désir de changer le paradigme qui veut que l’Action humanitaire soit l’apanage des organisations occidentales.

Si pour Pierre Micheletti (4), la désoccidentalisation peut contribuer à améliorer la qualité du système humanitaire, Rony Brauman (5) propose plutôt un métissage à la place de la désoccidentalisation pour tenir compte des réalités et capacités locales dans les stratégies humanitaires.

Les réalités locales… Plusieurs textes normatifs de l’action humanitaire placent le renforcement des capacités des structures locales au centre des stratégies élaborées, mais il faut reconnaître que c’est loin d’être mis en pratique sur le terrain. Un rapport de Caritas universalis (6) insistait déjà en 2014 sur la nécessité de financer directement les acteurs locaux. Ce rapport qui analyse les mécanismes de financement internationaux des structures locales fait des propositions de mécanismes pour financer les organisations locales.

C’est sans doute pour les mêmes motivations que le rapport sur les catastrophes dans le monde (7) présente ces structures locales comme « le présent et l’avenir de l’action humanitaire ». Ce sont les organisations humanitaires locales qui sont aux premières lignes, le renforcement de leurs capacités pourrait contribuer à lever certains obstacles chroniques à l’aide, notamment le rétrécissement de l’accès humanitaire, les incohérences dans les réponses implémentées sur le terrain…

La réflexion sur l’avenir de l’Humanitaire est axée aujourd’hui sur la cohabitation entre acteurs locaux et internationaux. Le concept de transition humanitaire (8), chère au Pr Jean François Mattei, arrive dans ce décor comme une solution idoine parce qu’il se propose de mener à terme vers un changement global du système humanitaire mondial. Chacun peut se faire son opinion là-dessus, mais nous devons reconnaître que c’est un concept intéressant à étudier.

Le « Brain storming » effectué depuis des années par les acteurs humanitaires illustre le désir d’améliorer la qualité des Réponses humanitaires. Ce dynamisme intellectuel masque la passivité des États bénéficiaires et on pourrait se demander quelles sont les mesures prises pour accompagner cette dynamique sur le plan africain.

  • Quelles mesures pour accompagner le changement de paradigme ?

La question humanitaire en Afrique peut être abordée sous plusieurs dimensions, sur le plan régional, sous régional et national.

Sur le plan régional, l’Afrique n’a pas attendu d’être assimilée à une machine à crises pour aborder les questions humanitaires notamment celles des réfugiés. En effet il existe des instruments juridiques tels que la convention de l’Union Africaine sur la protection et l’assistance aux personnes déplacées en Afrique (9). Il faut cependant noter que tous les États africains n’ont pas encore ratifié cette convention, elle peine de ce fait à être un instrument contraignant pour ces États. Par ailleurs, il n’existe pas une organisation chargée spécifiquement des questions humanitaires sur le continent, une telle structure est envisagée dans le document unique que l’Afrique compte présenter lors du sommet humanitaire mondial prévu en mai 2016 à Istanbul. On peut dire aisément que la question de l’humanitaire en Afrique est encore peu structurée.

Sur le plan sous-régional, il existe des documents de politique humanitaire dans certains regroupements. La CEDEAO par exemple dispose d’une politique humanitaire reposant sur une vision pertinente, des objectifs bien précis et des outils de réponse humanitaires clairement identifiés. C’est l’implémentation qui fait problème.

Au niveau national, les États ont chacun leurs approches, le Cameroun par exemple a procédé à des ajustements stratégiques selon son contexte. Le Ministère de l’Administration territoriale, à travers sa Direction de la Protection Civile, était chargé de la gestion des catastrophes et autres crises. Compte tenu de l’ampleur de la situation humanitaire au Cameroun, un comité interministériel a été institué pour gérer la question des réfugiés en collaboration avec tous les partenaires internationaux engagés sur le terrain. Le Secrétariat permanent de cette commission étant naturellement tenu par la Direction de la Protection Civile.

De ce fait, un dispositif (10) de réponse humanitaire impliquant plusieurs départements ministériels, des organisations onusiennes, des organisations internationales, des ONG internationales, des organisations relevant de la Croix Rouge internationale et du Croissant Rouge et des organisations locales est déployé dans les quatre régions affectées par la crise.

La collaboration avec les organisations humanitaires internationales est au cœur de la réponse humanitaire, mais des questions peuvent être posées, notamment sur l’implication des structures locales, sur la communication autour de la crise, et l’implication même des populations camerounaises dans l’ensemble : quel est le rapport du citoyen camerounais avec les questions humanitaires ? Nous avons déjà posé ces questions plus en détail dans un hebdomadaire camerounais (11), mais elles sont valables pour tous les théâtres de crises en Afrique et les populations africaines en général.

Comment abordons-nous les questions humanitaires ? Tant sur le plan institutionnel qu’en tant que citoyens, nous pensons qu’il faut des préalables pour aspirer à sortir de l’impasse humanitaire dans laquelle l’Afrique se trouve aujourd‘hui.

Comment sortir de l’impasse humanitaire en Afrique ?

L’éveil humanitaire est un impératif face à la dégradation de la situation humanitaire du continent africain, les statistiques et les projections inquiétantes exigent une prise de conscience générale et des actions à plusieurs niveaux :

  • L’adoption d’un cadre politique favorable à l’éveil humanitaire du continent

Les approches humanitaires sus évoquées témoignent de l’inconsistance de l’ancrage institutionnel autour de la question humanitaire en Afrique. Comment expliquer l’inexistence au niveau régional d’une organisation pour animer la dynamique humanitaire africaine ? L’absence de volonté politique est en partie responsable de cette situation. Un cadre politique bien pensé qui place l’Homme et non les intérêts politiques au centre des préoccupations va apporter un souffle nouveau à ce continent pris à la gorge par l’ampleur de ses besoins humanitaires.

Le leadership africain sur cette question est loin d’avoir été efficient, sinon pourquoi des conventions comme celle de Kampala en 2009 sont paraphées mais leur ratification ne suit pas ? La mise sur pied d’un cadre politique humanitaire régionale va porter les initiatives africaines qui souffrent aujourd’hui d’un manque d’accompagnement.

Il est temps de sortir des discours politiques lors des rencontres de l’Union Africaine pour prendre « le taureau par les cornes » et se donner les moyens de répondre énergiquement aux réalités humanitaires qui endeuillent les pays.

  • Mettre sur pied des structures humanitaires nationales

Ce sont des organisations plus que nécessaires aujourd’hui qui doivent travailler à la prévention, la réponse aux crises et surtout la sensibilisation des populations autour des problématiques humanitaires. Il est choquant de constater que dans un pays comme le Cameroun, des millions de citoyens sont ignorants de la situation humanitaire qui prévaut dans le pays. Dans un contexte où l’humanitaire est perçu comme « l’affaire des ONG occidentales », il est difficile de susciter l’intérêt des populations, c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles les crises perdurent dans certains cas. Il faut un travail de déconstruction des perceptions populaires sur l’humanitaire, ce sont ces représentations limitées qui fragilisent les dynamiques humanitaires locales.

Susciter l’éveil humanitaire est une obligation aujourd’hui pour les États africains qui ont la responsabilité de garantir l’épanouissement des peuples. Cette dynamique recommande de penser une logique humanitaire impliquant toutes les couches de la société, les recherches universitaires, le secteur privé.

La recherche contribue à la théorisation des pratiques humanitaires africaines. Le système international ne comporte pas un cadre de réflexion africain sur les pratiques humanitaires sur le continent. Ce sont pourtant ces « think thank » qui donnent un sens à une dynamique et qui suggèrent les orientations nécessaires pour avancer.

Des structures humanitaires nationales vont apporter une meilleure lisibilité des efforts fournis par les États. Au Cameroun, il existe par exemple un fond d’aide aux victimes et catastrophes depuis 2012, il n’est pas aisé pour nous d’en parler tant l’information est opaque sur cette question.

Le secteur privé est resté jusqu’ici spectateur de tous les malheurs qui frappent l’Afrique, les multinationales et autres grandes sociétés dites « citoyennes » qui brassent des centaines de milliards chaque année sont très peu impliquées dans les initiatives humanitaires.

Au Cameroun, nous avons observé quelques sociétés distribuer de l’eau dans les camps de réfugiés. C’est une bonne démarche, mais elles peuvent faire davantage. C’est en cela qu’une structure humanitaire nationale est nécessaire parce qu’elle va initier par exemple une logique de financement des initiatives des structures humanitaires locales.

  • Au niveau des acteurs humanitaires locaux

Les acteurs locaux bien qu’évoqués dans plusieurs documents normatifs de l’Action Humanitaire contemporaine demeurent le maillon faible sur le terrain. Ils n’ont par exemple pas accès aux financements internationaux. Voilà une situation bien regrettable, mais on pourrait naïvement demander : qu’en est-il des financements nationaux ? Comment comprendre que ces acteurs soient ainsi abandonnés à eux-mêmes ?

Il appartient à ces acteurs de faire un plaidoyer localement pour une dynamique de financement des initiatives locales. Certains en lisant ces lignes se réfugieront certainement dans le champ lexical de l’aide : « Les pays africains sont pauvres… » Ces gros mensonges démontrent plus l’étroitesse d’esprit des leaders que la réalité.

Dans le contexte camerounais, il faut déplorer l’absence d’une dynamique réelle de mobilisation des organisations de la société civile autour de la question humanitaire. On ne dénombre que 06 acteurs humanitaires locaux engagés dans une crise qui affecte quatre Régions du pays (les Régions les plus peuplées d’ailleurs). Ce n’est certainement pas avec une implication aussi maigre que le Cameroun va consolider un tissu local d’acteurs capables de mener des actions concrètes sur le terrain.

Bien que minoritaires, il n’existe pas un cadre efficient de dialogue entre les organisations humanitaires locales au Cameroun. Une plateforme d’échange et de partage d’expériences permettrait de donner vie à une dynamique locale, de recenser les difficultés, de porter la voix des acteurs locaux et d’informer les populations sur ce qui est fait.

Il faut déplorer la faible capacité de communication des acteurs locaux dans cette crise. Dans une telle configuration, le renforcement et l’appropriation prônés sur la scène internationale n’ont aucune chance d’être une réalité.

La question des financements tant déplorée dépend de la capacité des acteurs locaux à communiquer sur leurs activités, à se faire entendre, à faire des propositions, à capter l’attention des masses populaires sur la question humanitaire au Cameroun. Le leadership local sur cette question est inefficace.

Il y a bien des bonnes volontés au Cameroun, la fondation Samuel ETOO à travers un projet dit « sifflets jaune FC (12) » peut être citée en exemple. Il serait intéressant de multiplier ce genre d’action, et surtout de susciter cette dynamique de financement localement, de faire comprendre aux potentiels bailleurs locaux qu’offrir des sacs de riz, c’est bien, mais aider à former les bénéficiaires à la culture du riz, c’est encore mieux.

La situation humanitaire sur le continent africain est des plus préoccupantes, un regard prospectif sur cette situation ne présage pas d’amélioration dans ce secteur si une réelle révolution n’est pas effectuée. Les opinions divergent là-dessus, et certains se diront optimistes quant à l’avenir. Nous pensons qu’il est temps de se lever et de dire non ! Non à l’Afrique des guerres ! Non à l’Afrique des catastrophes, des famines et autres crises ! Non à cette posture infantilisante aux yeux du reste du monde !

L’appui des partenaires humanitaires internationaux est important, mais il faut dire froidement qu’il n’est pas durable tant qu’une dynamique africaine de réponse humanitaire n’existera pas. Faire de la figuration lors des rencontres internationales et réclamer des financements internationaux comme le font quelques leaders humanitaires africains n’a servi à rien jusqu’ici.

Les millions de déplacés internes, de réfugiés, les millions de victimes de la sécheresse ne vivent pas mieux parce que nous participons aux colloques internationaux ou qu’on prépare un sommet humanitaire mondial depuis deux ans. Leur devenir immédiat dépend du sursaut des Africains de toutes les couches, leaders politiques, opérateurs économiques, universitaires, société civile. C’est l’éveil de tous qui va faire reculer les cris et les pleurs des enfants de l’Afrique qui n’ont pas été épargnés par l’histoire.

 

Orientations bibliographiques

  • « L’Afrique, « une machine » à crises humanitaires », Noel Ndong, in la revue All Africa, le 6 Janvier 2016
  • « Faut-il « désoccidentaliser » l’humanitaire ? », La revue Humanitaire, 24 | mars 2010, mis en ligne le 21 mars 2011, consulté le 12 février 2016.
  • Rapport mondial sur les catastrophes dans le monde : les acteurs locaux au cœur d’une action humanitaire efficace, 2015, disponible sur le site ifrc.org
  • François AUDET, L’acteur humanitaire en crise existentielle : les défis du nouvel espace humanitaire, in Études internationales, vol. 42, n° 4, 2011, p. 447-472.
  • Perrot Marie-Dominique, L’humanitaire et le « développement » en quête de continuité. In L’Homme et la société, N. 129, 1998, Regards sur l’humanitaire. pp. 17-28
  • Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Les ONG humanitaires sur la sellette, Études 2005/12 (Tome 403), p. 607-616.

(1) La Somalie est confrontée à l’une des crises humanitaires les plus longues au monde. Les conséquences de la sécheresse chronique, des décennies d’instabilité politique ont causé plus d’un million de déplacés internes, un million de plus sont réfugiés dans les pays voisins. Les taux de malnutrition demeurent parmi les plus élevés au monde…

(2) Affaires mondiales Canada. Ce site met à disposition une liste des projets humanitaires financés par le Programme d’assistance humanitaire du Canada.

(3) L’Afrique, « une machine » à crises humanitaires, Noel Ndong, All Africa, le 6 Janvier 2016.

(4) « Faut-il « désoccidentaliser » l’humanitaire ? », La revue Humanitaire [En ligne], 24 | mars 2010, mis en ligne le 21 mars 2011, consulté le 12 février 2016.

(5) Rony Brauman est ancien président de Médecins sans frontières (MSF), directeur de recherche à la Fondation MSF et professeur associé à l’Institut d’Études Politiques de Paris.

(6) Financer directement les acteurs locaux : investir dans la capacité de réaction des ONG locales, Rapport de caritas universalis, 2014. 

(7) Rapport mondial sur les catastrophes dans le monde : les acteurs locaux au cœur d’une action humanitaire efficace, 2015, disponible sur le site de la Croix-Rouge française.

(8) La Transition Humanitaire est un concept qui désigne la dynamique de transfert des compétences des acteurs humanitaires internationaux vers les acteurs locaux. C’est un changement de paradigme. Il est question de mettre fin à la pratique d’un humanitaire dit « occidental » dans les pays du Sud avec des équipes d’Occidentaux, ce mode de fonctionnement étant aujourd’hui très critiqué et assimilable à du paternalisme.

(9) Adoptée le 23 Octobre 2009 à Kampala en Ouganda, cette convention illustre la volonté des leaders politiques africains de prévenir et mettre fin au phénomène de déplacement interne sur le continent.

(10) Le plan de réponse humanitaire pour l’année 2016 dénombre 42 acteurs humanitaires dont, 9 agences UN, 16 ONGI, 6 ONG nationales, 5 Gouvernements, 4 Mouvements Croix/Croissant Rouge et 2 Organisations Internationales

(11) Hebdomadaire Intégration, janvier 2016

(12) L’initiative des sifflets jaunes de la fondation ETOO a consisté à collecter des fonds dans les capitales européennes pour contribuer à la réponse humanitaire au Cameroun. La particularité de cette action est qu’elle entend financer les projets des structures locales engagées sur le terrain.

 

Achille Valery Mengo

Achille Valery Mengo

Achille Valery MENGO est diplômé de l’institut des relations internationales du Cameroun: option coopération internationale et action humanitaire.