L’impact humanitaire des armes nucléaires

Depuis les bombardements nucléaires des villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki, l’armement nucléaire a toujours été placé prioritairement au centre des débats, contrairement au sort des populations qui en subiraient les foudres.

Depuis 2010, la dimension humanitaire du désarmement nucléaire est devenue la priorité d’une large majorité d’Etats, alimentée par des études et une grande campagne mondiale pour l’abolition des armes nucléaires.

Les premières études sur les conséquences d’une guerre nucléaire date du début des années 1980, alors que sont évoquées de possibles représailles massives en cas d’attaque nucléaire entre l’URSS et les Etats-Unis. De nombreux scientifiques s’interrogent alors sur l’après. Qu’adviendrait-il du monde ?

Le scénario de « l’hiver nucléaire » naît. À la différence des explosifs conventionnels, dont l’impact n’est qu’immédiat, une explosion nucléaire entraîne certes des destructions instantanées, mais poursuit aussi son action dévastatrice dans le temps sur l’ensemble des organismes vivants.

L’atmosphère au-dessus de la zone où les explosions se seraient produites se trouverait enveloppée dans un nuage de poussières radioactives pendant plusieurs dizaines de jours. Une poussière qui proviendrait des nombreux incendies provoqués par la boule de feu nucléaire. Très rapidement, cela se traduirait par un assombrissement de tout ou partie de la planète, entrainant une baisse des températures et une dégradation de la vie animale, végétale et humaine…

La Guerre froide prendra fin au début des années 1990 quand de nouveaux accords de contrôle des armements seront ratifiés par la Russie et les Etats-Unis, entraînant peu à peu  une baisse du niveau de l’arsenal mondial (passant du milieu des années 1980 de 70 000 à 17 000 aujourd’hui). Cette peur de représailles massives et de ce scénario apocalyptique va disparaître…

Pour autant, malgré l’absence de scénarios d’emploi sur les villes dans les discours officiels et la proclamation d’assurance de la part de certaines puissances nucléaires de ne pas utiliser en premier l’arme nucléaire, les conséquences d’une détonation nucléaire, qu’elle soit le « fruit » d’un conflit nucléaire (même limité), d’un accident ou d’un acte terroriste, seraient mondiales et ne se limiteraient pas aux simples frontières d’un Etat.

« La dimension humanitaire du désarmement nucléaire » est devenue l’expression maître depuis 2010 des cercles de négociations de l’ONU. Si la société civile a toujours alerté sur ce danger, c’est bien avec la mise en œuvre du plan d’action du Document final du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) qu’un « top départ » a été donné : « La Conférence se dit vivement préoccupée par les conséquences catastrophiques sur le plan humanitaire qu’aurait l’emploi d’armes nucléaires et réaffirme la nécessité pour tous les États de respecter en tout temps le droit international applicable, y compris le droit international humanitaire ».

Depuis, des Etats (Norvège, Suisse, Costa Rica, Autriche, Nouvelle-Zélande) ont fait de ce thème un argument de poids dans l’urgence de parvenir à l’élimination des armes nucléaires. La raison de l’engagement de ces Etats est assez simple et résulte d’une véritable prise de conscience du danger de la détonation d’une arme nucléaire.

Lors de la première conférence intergouvernementale sur l’impact humanitaire des armes nucléaires (Oslo, 3-4 mars 2013), 127 Etats sont venus écouter et entendre les recommandations du CICR, du PNUE, de diplomates qui peuvent se résumer par :
.  Il est peu probable qu’un État ou une organisation internationale quelle qu’elle soit puisse répondre à l’urgence humanitaire immédiate provoquée par la détonation d’une arme nucléaire.

En outre, il ne serait pas possible de prévoir de telles capacités, même si la volonté existait.

.  L’expérience historique de l’utilisation et du contrôle des armes nucléaires a montré leurs effets dévastateurs immédiats et sur le long terme. Malgré les changements politiques internationaux, le potentiel destructeur des armes nucléaires reste.

C’est donc devant ce danger que des Etats ont décidé de lancer des initiatives et des conférences pour montrer l’importance de diminuer les arsenaux nucléaires et l’urgence de parvenir à l’élimination de ces armes.

Et la pression est bien sur le dos des puissances nucléaires officielles (Etats-Unis, Russie, France, Chine, Royaume-Uni). Après Oslo en 2013, ce sont 146 Etats qui sont retrouvés au Mexique (Nayarit, 14/15 février 2014) pour faire avancer leur réflexion lors d’une seconde conférence intergouvernementale, prévoyant d’ores et déjà de mener deux autres cycles de réflexion et de travail à Vienne (8 et 9 décembre 2014), puis en Afrique du Sud (certainement en 2016).

Les cinq puissances nucléaires officielles (P5) ont toutes boycotté ces conférences arguant qu’il ne faut pas « parler » en dehors des cercles onusiens.

Etonnant, quand on voit justement leur attitude de blocage sans cesse répétée pour faire avancer le désarmement nucléaire, tout comme le non-respect de leurs différentes obligations (telle l’interdiction de moderniser leurs arsenaux nucléaires, qui est pourtant réalisée par ces puissances nucléaires)… Sans aucun doute la peur de voir la création d’un Traité d’élimination des armes nucléaires prendre vie – tel fut le cas pour la création des conventions sur les mines anti-personnelles en 1997 et des armes à sous-munitions en 2008) – les rend nerveux au point d’avoir fustigé la conférence d’Oslo en parlant de « distraction »…

ICAN, Campagne mondiale pour l’Abolition des Armes nucléaires, est au cœur de cette dimension humanitaire du désarmement nucléaire. Forte de plus de 300 organisations à travers le monde, il faut reconnaître à cette campagne qu’elle a su mobiliser les ressources et nouer des liens particuliers avec des Etats pour aller rapidement au désarmement nucléaire (via un traité d’élimination) et ne plus accepter la politique dite du « step by step » (soit une action de désarmement après l’autre) contribuant à un immobilisme, mais surtout laissant planer le danger nucléaire.

La conférence de Nayarit a été annoncée comme « un point de non retour », signifiant clairement que des Etats sont prêts à se lancer dans la mise en œuvre d’un processus parallèle pour interdire les armes nucléaires et parvenir à leur élimination.

C’est déjà un pas de géant en terme de prise de conscience par des Etats, dont ce n’était pas leur rôle de mener de telles négociations.

Désormais, les puissances nucléaires ont le choix : soit de procéder rapidement aux mesures de désarmement nucléaire comme ils l’avaient décidé en 2010 (les 22 mesures du Document final), assurant de plus la pérennité du Traité de non-prolifération nucléaire ; soit de poursuivre leur course effrénée à tenter de vouloir conserver des arsenaux de plus en plus coûteux, militairement inutiles (cf le livre de W. Wilson « 5 Myths of Nuclear weapons »), juridiquement interdits (selon l’article 6 du TNP ou le Droit international humanitaire), courant le risque d’une catastrophe nucléaire et laissant alors la voie libre à des Etats pour promulguer un traité d’interdiction et d’élimination des armes nucléaires duquel ils ne pourront rester à l’écart…

Pour aller plus loin :

COLLIN Jean-Marie, Conférence sur l’impact humanitaire des armes nucléaires : un « nouveau Forum du désarmement », Note d’Analyse du GRIP, 25 avril 2013, Bruxelles.
COLLIN Jean-Marie. Conférence de Nayarit sur l’impact humanitaire des armes nucléaires. «Un point de non- retour !». Note d’Analyse du GRIP, 5 mai 2014, Bruxelles.
Blog Défense et Géopolitique – « Conséquences humanitaires des armes nucléaires »
ICAN – Campagne Internationale pour l’Abolition des Armes Nucléaires.
Commission de la défense nationale et des forces armées, Audition, de MM. Jean-Marie Collin, directeur France de parlementaires pour la non-prolifération nucléaire et le désarmement, chercheur associé au GRIP, et Patrice Bouveret, directeur de l’Observatoire des armements, sur la dissuasion nucléaire.
Five myths about nuclear weapons 

Jean-Marie Collin

Jean-Marie Collin

Collin Jean-Marie. Chercheur associé au GRIP. ICAN France
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