Migrations et liens au « pays d’origine » : l’exemple des Maliens en France

Lila Belkacem anime « l’atelier Migrations » de l’EHESS, auquel Grotius International et l’institut Panos se sont associés. Elle travaille sur les processus de construction du rapport aux « origines » et au « pays d’origine » de descendants d’immigrants ouest-africains élevés en France, et va prochainement rendre sa thèse intitulée L’enfant perdu et le « pays d’origine » des parents. Expériences (migratoires) de descendants d’immigrants ouest-africains en France et au Mali[1].

Alice Corbet : Quelle est l’ampleur de la migration malienne en France ? Pourquoi tant de Maliens viennent-ils ici ?

Lila Belkacem : Les statistiques disponibles ne permettent pas de quantifier avec précision la présence malienne en France, les chiffres différant notamment selon le nombre estimé de personnes en « situation irrégulière ». Plus globalement d’abord, si l’immigration subsaharienne a nettement cru depuis les années 1960[2], elle reste proportionnellement faible par rapport à l’ensemble de la population immigrée[3]. Le Mali arrive par exemple seulement au dix-septième rang des États d’émigration en direction de la France, avec 58 320 immigrants maliens recensés par l’INSEE en 2008[4]. D’où l’idée d’un décalage entre d’un côté la présence (relativement faible) des migrants maliens en France, et de l’autre côté la construction (sociale, politique et médiatique) d’un véritable « syndrome malien[5] », faisant des migrants et de leurs descendants une population fortement stigmatisée.

Par ailleurs, les migrations maliennes vers la France sont hétérogènes : depuis une décennie au moins, les jeunes urbain-e-s viennent diversifier l’image du migrant rural installé seul en foyer de travailleurs depuis les années 1960, ou encore des familles réunies par le biais du regroupement familial à partir des années 1970. Néanmoins, les migrants ruraux (et leurs descendants) originaires de la vallée du fleuve Sénégal restent particulièrement représentés.

Les raisons de cela ont trait à l’histoire partagée depuis plusieurs siècles entre la France et le Mali : économie de la traite (d’esclaves et de matières premières telles que le mil) le long du fleuve, forte présence (notamment économique) puis retrait de la puissance coloniale dans la région de Kayes, participation (parfois contrainte) des hommes aux deux guerres mondiales, appel à la main d’œuvre subsaharienne à la fin de la guerre d’Algérie via des accords multi puis bilatéraux, etc. Dans la région de Kayes, les héritages de ce passé partagé, la faible présence de l’État malien après l’indépendance, les grandes sécheresses des années 1960-1970, etc., ont conduit ces populations rurales à rechercher des stratégies de diversification des ressources : la mise en œuvre familiale et collective de la noria (migration tournante) a ainsi permis l’obtention de « rentes migratoires » relativement importantes.

Alice Corbet : Quels liens ces migrants gardent-ils alors avec leur pays d’origine ?

Lila Belkacem : Les liens au « pays d’origine » ne consistent pas seulement à envoyer de l’argent aux familles ou participer à des investissements collectifs. Mais cette stratégie de diversification des ressources explique le maintien de liens étroits au pays, et le rôle central des migrants dans le développement de la région de Kayes. En effet, une des spécificités des migrants maliens est de ne pas s’être limitée aux envois d’argent : les émigrés se sont rapidement organisés collectivement, dans un premier temps à partir des foyers de travailleurs[6].

En créant des caisses de solidarité villageoises, puis en se structurant parfois à des échelles plus vastes que le village, les migrants ont ainsi été à l’origine de nombreux investissements dans leurs régions natales : construction de mosquées, d’écoles, de centres de santé, de système d’adduction d’eau, parfois d’électrification, etc.[7] C’est d’ailleurs ce qui explique l’attention certaine des États malien et français à l’égard de ces pratiques[8]. De plus, le rapport au « pays d’origine » est souvent régi par une logique de la dette et du don : devant souvent leur départ à une décision collective financée en partie par la famille, les émigrants contractent une dette non seulement symbolique[9], mais également matérielle, les liants à leur famille élargie et au village.

Si dans les premiers temps de la noria, la migration est souvent temporaire (l’émigré étant destiné à retourner au pays au bout de quelques années pour être remplacé par un autre), la fermeture des frontières françaises en 1974, puis les diverses politiques visant à contrôler et limiter les flux migratoires, viennent profondément bouleverser la composition des migrants maliens et leurs liens avec le « pays d’origine » : notamment pour prolonger la rente migratoire, la durée du séjour s’allonge sensiblement.

La population migrante rajeunit et se féminise – les femmes participent d’ailleurs également largement à l’entretien de liens (économiques et non pas seulement affectifs et familiaux) au pays. L’accroissement des dépenses en France, lié à l’installation durable et à la vie familiale, contribue à diminuer la part du revenu envoyé au pays et à modifier sensiblement la nature des investissements réalisés là-bas par les migrants[10]. De plus, la question de la « relève » constitue une préoccupation centrale pour de nombreux immigrants rencontrés, préoccupés à l’idée d’un investissement moindre au pays de la part de leurs enfants nés et/ou élevés en France.

Alice Corbet : Pouvez-vous nous en dire plus sur cette question de la « relève » de la « deuxième génération » ? Quels rapports les « jeunes » entretiennent-ils avec le pays de leurs parents ?

Lila Belkacem : Pour les descendants d’immigrants, le Mali n’est généralement pas le lieu du natal, mais de l’ « origine ». Il s’agit là d’une différence de taille par rapport à l’expérience des parents, et cette différence est parfois perçue comme une « menace », aussi bien sur le plan tangible (avec une baisse possible des transferts et des investissements au pays) que sur le plan intangible (avec une peur d’avoir engendré des « enfants perdus », voués à oublier, à rompre, à s’éloigner du pays).

Ceci explique certainement la centralité du rapport aux « origines » dans le projet parental, et la mise en œuvre par certains acteurs rencontrés (parents, mais aussi représentants associatifs) de pratiques visant la perpétuation des liens au « pays d’origine » par les « jeunes de France ». J’ai par exemple rencontré au Mali des adolescents qui, après avoir commis certains passages à l’acte délinquants, avaient été « envoyés » au pays pour être « remis dans le droit chemin ». Pour un certain nombre de descendants d’immigrants nés ou élevés en France, le fait migratoire n’est donc en rien une spécificité des parents.

Outre des expériences migratoires territorialisées, le rapport au « pays d’origine » peut aussi s’observer dans certaines pratiques sociales des « jeunes de France ». Au sein de la sphère publique, il peut s’agir d’engagements associatifs marquant une spécificité au sein de la société française et faisant référence au « pays d’origine » : un certain nombre d’associations de jeunes organisent par exemple des « chantiers » dans le village natal de leurs parents. Il en est de même au sein de la sphère familiale, avec certaines pratiques festives, culinaires, cultuelles, linguistiques ou encore matrimoniales des descendants d’immigrants etc.

Mais une chose me paraît importante à dire : si les immigrants et leurs descendants sont souvent perçus comme les acteurs centraux de ces transmissions, d’autres instances jouent également un rôle important, notamment certaines institutions françaises. Par exemple, le travail d’ethnopsychiatres mandatés par des juges pour enfants en région parisienne pour résoudre des problèmes jugés spécifiques aux familles migrantes et liés au supposé « décalage culturel » entre ces dernières et la société française, permet de comprendre l’influence du contexte socio-historique (migratoire, minoritaire et post-colonial) : mettant en jeu des rapports asymétriques entre certaines institutions françaises et familles ouest-africaines, le cadre national semble parfois assigner les descendants d’immigrants à leurs « origines », et ceci de manière ambiguë puisque le maintien des liens au pays est tantôt présenté comme indispensable pour éviter le « déracinement » des jeunes, et tantôt dit comme un frein à l’intégration et un ressort du « repli communautaire ».

Analyser le rapport au « pays d’origine » des enfants d’immigrants maliens est donc particulièrement complexe. Prenant des formes diverses (tangibles, intangibles), celui-ci est fait d’assignations et d’injonctions provenant de sphères très différentes (parentales, familiales, associatives, institutionnelles, etc.), mais aussi de « réappropriations » hétérogènes par les descendants d’immigrants rencontrés, en fonction des lieux, des moments et des interlocuteurs avec lesquels ils interagissent.

 

[1] Thèse menée à l’EHESS à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS).
[2] « Passant de 20 000 [en 1962] à 570 000 [en 2004] individus, la population subsaharienne a été multipliée par 27 en un peu plus de 40 ans » (David Lessault et Cris Beauchemin (2009) « Ni invasion, ni exode. Regards statistiques sur les migrations d’Afrique subsaharienne », REMI, vol. 25, n° 1).
[3] Moins de 1 % en 1962, et moins de 12 % en 2004, toujours d’après les estimations de David Lessault et Cris Beauchemin, incluant les migrants en situation irrégulière.
[4] Les immigrés originaires d’Algérie étant les plus représentés (712 813), suivis du Maroc (653 355), du Portugal (580 240), de l’Italie (316 765) et de l’Espagne (256 944). Voir http://www.insee.fr/fr/ffc/figure/immigrespaysnais.xls (document consulté le 16 mars 2012).
[5] Mahamet Timera (1997) « L’immigration africaine en France : regard des autres et repli sur soi », Politique africaine, n° 67.
[6] Voir à ce sujet les travaux de Catherine Quiminal (Gens d’ici, gens d’ailleurs, 1991), Mahamet Timera (Les Soninké en France, 1996), ou encore Christophe Daum (Les associations de Maliens en France, 1998).
[7] Ces investissements ont d’ailleurs fait l’objet de négociations importantes, voire de conflits avec les populations locales, les actions des migrants se heurtant parfois aux attentes de leurs compatriotes au pays.
[8] On peut citer l’exemple du FSP Codéveloppement Mali (2003-2008) qui, bien qu’ambigu et fortement critiqué par certains migrants car indirectement lié à des préoccupations de gestion/réduction des flux migratoires par les « aides au retour » (y compris dans le cadre de mesures d’expulsion), a reconnu le rôle central des migrants comme acteurs du développement de leur « pays d’origine ». S’il est difficile d’évaluer avec précision le montant des transferts financiers des migrants maliens, la Banque Mondiale l’estime néanmoins à 112,11 millions d’euros en 1995, et 83,41 en 1999 (http://www.lamicrofinance.org/files/14571_Migration_afd.pdf, document consulté le 5 décembre 2011).
[9] Abdelmalek Sayad (La Double Absence, 1999) a bien montré la prégnance de cette dette symbolique que les migrants contractent en partant, à l’origine d’un sentiment souvent coupable de double absence.
[10] Nombreuses sont par exemple les personnes rencontrées qui allouent une part conséquente de leur revenu à la construction d’une maison où passer leur retraite à Bamako, et non pas au village.

 

Alice Corbet

Alice Corbet

Alice Corbet est anthropologue, membre du Comité de rédaction de Grotius.fr.

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