Quelques inquiétudes sur le sujet de l’innovation humanitaire

exposition sur les innovation dans le secteur humanitaire

© Geneviève Sababadichetty

Le thème de l’innovation humanitaire est promu depuis quelques années par plusieurs cercles de réflexion et d’action humanitaires : ALNAP (1) le présente comme l’un de ses domaines d’étude et ce réseau publie régulièrement des rapports depuis au moins 2009 (2) ; le « humanitarian innovation fund » (HIF) a été lancé dans cette foulée en octobre 2010 ; et de nombreux acteurs onusiens et non-gouvernementaux accueillent maintenant en leur sein une entité dédiée à l’innovation.

Bien évidemment, il ne s’agit pas ici de remettre en question un principe d’amélioration continue de la pertinence des interventions humanitaires, qui s’y opposerait ? Mais il importe justement de souligner que cette innovation et cette amélioration ne sont pas mécaniquement liées, puis de chercher quelques explications à cela ; pour finir par questionner, pourquoi pas, le concept même d’ « innovation humanitaire ».

Innovation versus meilleure réponse aux besoins des populations vulnérables

Quand les laits thérapeutiques idoines ont commencé à être largement utilisés pour le traitement de la malnutrition aiguë sévère dans les années 90, l’amélioration a été très nette pour les patients concernés – comme l’a montré, par exemple, la baisse significative de la mortalité en cours de traitement. Et une petite décennie plus tard, il en a été de même quand les aliments thérapeutiques prêts à l’emploi – en bref, le Plumpy Nut et ses semblables – sont venus compléter l’arsenal curatif avec un protocole beaucoup plus léger, permettant aux enfants de suivre leur traitement à domicile et non plus exclusivement au sein d’un centre de soins.

C’est là un exemple typique d’innovation – innovation à la fois de produit et de procédé pour la seconde – dont l’impact sur les populations bénéficiaires a été indubitablement positif ; et on pourrait en citer plusieurs autres. Pourtant, il n’en va pas toujours ainsi, ce que le dernier rapport (3) HIF/ALNAP sur le sujet formalise d’ailleurs très clairement, bien que discrètement, après avoir associé les deux notions sur une centaine de pages, dans sa conclusion (4). En tout cas, le lien entre innovation et meilleure réponse aux besoins n’est pas automatique, et on ne s’arrêtera bien sûr pas sur les innovations qui s’avèrent finalement de clairs échecs, car cette possibilité est inhérente au principe d’innovation. Ainsi, pour mentionner au contraire une nouveauté très souvent mise en avant comme une réussite, les nouvelles technologies de comptage et enregistrement des bénéficiaires diminuent peut-être le risque de « double comptage » mais pas celui d’exclusion. Autrement dit, elles ne garantissent pas que les personnes ayant le plus besoin du programme sont en effet sélectionnées. Et pour faire référence à l’une des spécialités d’une partie du milieu humanitaire, il serait bien difficile de montrer en quoi les « nouveaux concepts » comme ceux de  « résilience » ou encore de « changement de comportement » ont permis des progrès dans la condition des populations vulnérables.

Pourquoi innovation et performance humanitaires ne vont pas de pair

Il est acquis, quel que soit le secteur d’activité, que toute innovation ne se transforme pas systématiquement en succès de mise en œuvre. Encore une fois, les doutes sur la pertinence ou même l’échec patent de certaines nouveautés dans le milieu humanitaire ne remettent pas en cause une volonté de progrès. Mais justement, il s’agirait de bien choisir les domaines où des progrès sont nécessaires et attendus ! Ainsi, parmi les nombreux exemples mis en avant sous l’étiquette d’ « innovation humanitaire », figurent en majorité des innovations technologiques – en fait principalement des innovations liées à l’utilisation de nouvelles technologies – et des innovations concernant l’organisation de l’aide, soit le système humanitaire lui-même plus que ses bénéficiaires. Ces apports peuvent surtout contribuer à une meilleure implémentation des actions, i.e. en « aval », mais sont beaucoup moins utiles en « amont », c’est-à-dire au niveau de l’analyse des besoins et de la sélection des populations bénéficiaires – en tout cas lorsque celles-ci sont menées avec un effort particulier pour cibler les personnes les plus vulnérables. Ainsi, les « innovations humanitaires » les plus nécessaires à l’heure actuelle me paraissent se situer bien plus au niveau des sciences sociales – sociologie, sciences politiques, anthropologie, etc. – qu’au niveau technologique, parfois un peu trop vite considéré comme le plus à même de répondre aux besoins humains. Il en résulterait par exemple, via de meilleures techniques de négociation avec les différentes parties prenantes, un meilleur accès aux zones dont est bannie toute assistance humanitaire ; ou tout simplement, via une connaissance plus fine des populations, des réponses mieux adaptées à leurs réels besoins.

Par ailleurs, contrairement à une large partie du secteur commercial, l’aide humanitaire n’est théoriquement pas soumise à un impératif de renouvellement permanent de ses « produits et services » uniquement pour le principe. Or de nombreux drames humains ont justement la fâcheuse tendance d’être liés à des causes et situations simples et répétitives, qui appellent des réponses humanitaires fastidieuses, mais somme toute basiques, qui gagneraient à être tenaces et maintenues bien plus que perpétuellement réinventées. Sans compter qu’il existe un phénomène de « perte de savoir-faire », dans la mesure où l’arsenal de réponses ne fait pas qu’augmenter, son renouvellement faisant au contraire disparaître certaines pratiques pourtant pertinentes. Enfin, une appétence exagérée pour l’innovation comporte le risque, observé dans le commerce, d’innovations pertinentes mais dont la période de mise en œuvre est écourtée par l’apparition d’autres innovations, même quand la valeur ajoutée de celles-ci n’est pas démontrée.

Un concept qui reflète un état d’esprit du « système humanitaire » ?

En fait, la catégorie même d’« innovation humanitaire » me paraît suspicieuse. Pour commencer, en quoi serait-ce une nouvelle catégorie d’innovation ? Non seulement il existe déjà de nombreuses grilles de classification des innovations qui pourrait l’englober, mais surtout le concept d’innovation sociale (5) est déjà solidement établi (6), avec un très net avantage : il se définit en rapport avec la réponse à un besoin social, plutôt qu’en mettant l’accent sur un secteur d’activité, des principes, un système… ou quoi que ce soit qui puisse constituer, enfin, une définition du terme « humanitaire ». Justement, cette tendance à labelliser « humanitaire » un processus qui existe dans bien d’autres domaines me paraît significative d’un secteur qui fonctionne encore trop dans un « entre-soi », tout en absorbant simultanément des idées et modes de fonctionnement néolibéraux sans grande remise en question.

(1) Active Learning Network for Accountability and Performance in Humanitarian Action – www.alnap.org

(2) Par exemple l’un des trois chapitres de la 8e « review of humanitarian action » en 2009 –  (consulté le 22/04/2016)

(3) Obrecht, A. and T. Warner, A. (2016) ‘More than just luck: Innovation in humanitarian action’. HIF/ALNAP Study. London: ALNAP/ODI.

(4) « Yet there remains little evidence on the relationship between innovation and humanitarian performance, resulting in ongoing questions as to whether innovation activity is actually leading to improvements in humanitarian action. »

(5) La page Wikipédia recense un grand nombre de références intéressantes sur ce concept.

(6) En France par exemple, il figure notamment dans la loi « Économie Sociale et Solidaire » de juillet 2014

 

Eric de Monval

Eric de Monval

Eric de Monval travaille depuis douze ans pour des associations de la solidarité internationale et de l’économie sociale ; il est ingénieur et diplômé de Sciences Po. Après avoir passé cinq ans sur le terrain avec Action Contre la Faim, il en dirigeait jusqu’en avril 2015 les opérations sur la Corne de l’Afrique et une partie de l’Afrique de l’Ouest.