Regard sur l’accord UE-Turquie et sur ses conséquences

camps de refugies en greceAujourd’hui, 57 000 migrants sont bloqués en Grèce (dont environ 8500 sur les îles). Pour encore six mois, un an ? Ils ne le savent pas. Resteront-ils encore longtemps dans ces centres d’enregistrement devenus centres de rétention ? Seront-ils transférés en Turquie ? Parviendront-ils à rejoindre leurs maris, leurs frères déjà en Allemagne, en Suède ou ailleurs, ou seront-ils finalement renvoyés d’où ils viennent ?

Depuis le 20 mars dernier, un accord a été conclu entre l’Union européenne et la Turquie visant à trouver une solution pérenne pour tarir le flux de migrants qui frappe à la porte de l’Europe.

Cet accord a le mérite d’instaurer une forme d’organisation susceptible de mettre fin aux traversées meurtrières de ces derniers mois et aux passages de millions de personnes vers l’Europe sans contrôle. Il introduit également une notion de responsabilité partagée. Mais cette prise d’initiative, qui d’abord arrive bien trop tard, ne va pas dans le sens de la protection des réfugiés ni dans le sens des valeurs portées par l’Union, bien au contraire.

Après avoir passé deux mois en Grèce lors d’une mission de plaidoyer pour l’association AMEL France, je souhaite aujourd’hui témoigner de ce que j’ai vu et entendu ici. La réalité et les témoignages recueillis sur place attestent que l’accord annoncé et les mesures prises depuis ont des conséquences négatives directes sur la protection des droits des réfugiés.

Que dit l’accord ?

  • Pour chaque Syrien renvoyé vers la Turquie au départ des îles grecques, un autre Syrien est réinstallé de la Turquie vers l’Union européenne, dans la limite de 72 000 personnes maximum. centre d'enregistrement des migrants en turquie
    Si le nombre de retours vers la Turquie venait à dépasser les chiffres prévus ci-dessus, ce mécanisme serait interrompu. Tous les nouveaux migrants en situation irrégulière qui partent de la Turquie pour gagner les îles grecques à partir du 20 mars 2016 seront renvoyés en Turquie. Cela se fera en totale conformité avec le droit de l’UE et le droit international, excluant ainsi toute forme d’expulsion collective. Tous les migrants seront protégés conformément aux normes internationales applicables et dans le respect du principe de non-refoulement. Les migrants arrivant dans les îles grecques seront dûment enregistrés et toute demande d’asile sera traitée individuellement par les autorités grecques conformément à la directive sur les procédures d’asile, en coopération avec le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Les migrants ne demandant pas l’asile ou dont la demande d’asile a été jugée infondée ou irrecevable conformément à la directive susvisée seront renvoyés en Turquie. Les coûts des opérations de retour des migrants en situation irrégulière seront pris en charge par l’UE.
  • La Turquie et la Grèce, avec l’aide des institutions et agences de l’UE, prennent les mesures nécessaires concernant notamment la présence de fonctionnaires turcs dans des îles grecques et de fonctionnaires grecs en Turquie à partir du 20 mars 2016, pour faciliter le bon fonctionnement de ces arrangements.
  • La Turquie doit prendre toutes les mesures nécessaires pour éviter que de nouvelles routes de migration irrégulière, maritimes ou terrestres, ne s’ouvrent au départ de son territoire en direction de l’UE, et coopère avec les États voisins ainsi qu’avec l’UE à cet effet.
  • Une fois que les franchissements irréguliers entre la Turquie et l’UE prendront fin ou que leur nombre aura été substantiellement et durablement réduit, un programme d’admission humanitaire volontaire sera activé. Les États membres de l’UE y contribueront sur une base volontaire.
  • Si la Turquie satisfait tous les critères de référence, les citoyens turcs n’auront plus besoin de visas pour se rendre dans un pays de l’Union européenne, à partir de la fin du mois de juin 2016 au plus tard.
  • L’Union européenne doit accélérer le versement du montant de 3 milliards d’euros initialement alloué pour la gestion des réfugiés en Turquie. Elle doit également assurer le financement d’autres projets en faveur de personnes bénéficiant d’une protection temporaire en Turquie, pour 3 milliards d’euros supplémentaires jusqu’à fin 2018.
  • L’UE et la Turquie ont confirmé leur volonté de relancer le processus d’adhésion et décidé d’ouvrir un nouveau chapitre (n° 33 sur les politiques budgétaires) avant fin juin 2016.
  • L’UE, ses États membres et la Turquie doivent coopérer pour améliorer les conditions humanitaires à l’intérieur de la Syrie, en particulier dans certaines zones proches de la frontière turque, ce qui permettrait à la population locale et aux réfugiés de vivre dans des zones plus sûres.

Nous verrons plus loin, au travers notamment de témoignages, qu’au-delà des principes de cet accord contradictoires avec les principes fondamentaux de l’Union européenne du droit du réfugié à la protection, le problème tient du fossé qui existe entre ce qui est énoncé par la loi et ce qui se passe réellement actuellement sur place.

Distinction entre réfugiés et migrants

Il est d’abord important de rappeler la distinction entre un réfugié et un migrant, termes qui ont pu être utilisés par la presse, avec une signification incorrecte.

Un réfugié est une personne qui a demandé l’asile parce qu’il fuit des guerres ou des persécutions et qui relève de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés. Dans le cadre de cette convention, les réfugiés ont donc droit à la protection.

La Convention de 1951 définit le terme « réfugié » comme : « Toute personne […] qui par suite d’événements et craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ».

Un migrant est une personne en cours de migration d’un pays vers un autre.

Il ne devrait donc pas y avoir de confusion entre réfugiés et migrants économiques. En d’autres termes, tous les réfugiés sont des migrants, mais tous les migrants ne sont pas des réfugiés.

Bien sûr, tous les migrants ont droit à la protection de leurs droits humains, bien que, dans le cas où ils demandent l’asile, celui-ci puisse leur être refusé selon l’origine de leur déplacement (politique, économique, etc.).

Une crise de solidarité

« Les causes profondes de la crise ne tiennent pas tant au nombre de personnes déplacées qu’à la qualité de la réponse collective apportée par les États membres. » Amnesty International.

Le flux des réfugiés correspond à 0,2 % de la population européenne alors qu’au Liban, il s’agit de plus de 30 %. Il s’agit certes d’un flux important mais qui à l’échelle de l’Union, ne représente qu’une part infime d’augmentation de sa population.

Les États ont des obligations à l’égard des personnes en recherche de protection. L’Union Européenne et ses États membres ont les moyens économiques pour ajuster leurs capacités d’accueil.

L’aide financière européenne a été apportée très tardivement. Elle aurait pu venir en aide à la Grèce il y a déjà plusieurs mois et aurait pu proposer des chiffres de relocalisation beaucoup plus importants. Le phénomène migratoire en Europe nécessite des politiques courageuses et ambitieuses à moyen et long terme. Or cet accord UE-Turquie n’est qu’une solution court-termiste qui va dans le sens du rejet.

D’autre part, cette crise de solidarité est conduite par les chefs d’États européens. Une enquête mondiale commandée par Amnesty International révèle qu’une grande majorité de personnes en Europe (80 %) seraient prêtes à accueillir les réfugiés – beaucoup seraient même prêtes à les prendre chez elles. Il semble que la volonté politique soit défaillante et que les prises de décisions concernant cet accord ne traduisent pas le souhait de l’opinion publique.

Un trafic qui se déplace et des routes plus dangereuses encore qui s’ouvrent

L’accord a été justifié par la nécessité de réduire les flux migratoires irréguliers, de préserver les capacités d’accueil des États membres et de protéger les migrants contre les réseaux de passeurs.

En ce qui concerne les flux, depuis le 20 mars, les arrivées ont effectivement drastiquement diminué sur les îles du Dodécanèse en Grèce. À titre indicatif, sont arrivées en Grèce en mai 1159 personnes alors que pour la période janvier-mai, on comptabilisait 156 000 personnes. Les personnes arrivant par bateau ont été pour la plupart renvoyées en Turquie par les gardes-frontières.

Concernant les réseaux de passeurs, à Bodrum (ville en Turquie qui fait face à l’île de Kos en Grèce), le réseau de passeurs semble effectivement avoir quasiment disparu du jour au lendemain, ce qui tend à prouver que les autorités turques, bien conscientes de la réalité qui s’opérait devant leurs yeux, avaient les moyens de mettre un terme à ce réseau mafieux bien avant que l’Europe n’impose ses conditions. Que peut-on alors penser de la volonté réelle du régime d’Erdogan ?

D’autre part, résultat de la fermeture de cette voie de passage, d’autres routes plus dangereuses encore sont aujourd’hui empruntées par les migrants, notamment par la Lybie et les autres pays du Maghreb.

« Si j’étais parti deux jours plus tard, la police des frontières m’aurait probablement arrêté pour me renvoyer en Turquie. Les gens ne s’arrêteront pas à ça. Nous nous sommes enfuis parce que nous avons eu peur de mourir, plus rien ne me fait peur. Je cherche à offrir une vie meilleure à ma famille et s’il fallait passer par d’autres routes, qu’elles soient plus dangereuses ou non, pour parvenir en Europe, je les aurais empruntées, » me confie Asfar, 32 ans, Syrien originaire d’Alep, rencontré à Kos en Grèce.

Pour lutter contre les réseaux illégaux, il faut chercher à développer des voies légales d’accès pour les réfugiés. « Ajouter des obstacles et des contrôles aux frontières ne fera qu’alimenter le trafic de ceux qui recherchent une protection » Amnesty International.

La Turquie n’est pas un pays tiers sûr

camp de refugiesDepuis le début du conflit, la Turquie a accueilli quelque 2,3 millions de réfugiés syriens enregistrés et 250 000 réfugiés et demandeurs d’asile venus d’autres pays, notamment d’Afghanistan et d’Irak. Ces chiffres sont importants, cependant en Turquie, ces personnes ne peuvent avoir droit au statut de réfugié et le pays ne leur accorde donc pas de garanties. La Turquie a signé la convention de 1951 relative au statut des réfugiés mais a émis des réserves géographiques qui excluent de ce statut les non-Européens. Les Syriens et demandeurs d’asile venus d’autres pays ne jouissent donc que d’une protection temporaire.

Environ 260 000 réfugiés syriens ont été installés en Turquie dans des camps bien équipés et gérés par les pouvoirs publics. Cependant, la grande majorité de réfugiés vit en dehors des camps et ne bénéficie d’aucune aide, ou presque. Privés de leur statut, les réfugiés ne peuvent pas travailler et les enfants ne peuvent pas aller à l’école. Les conditions de vie de ces personnes en Turquie sont très difficiles. De nombreux enfants travaillent illégalement pour pouvoir subvenir aux besoins de leurs familles.

Aymen, 24 ans, réfugié syrien, témoigne : « Je suis passé en Turquie avant d’arriver en Grèce, à Istanbul. Là-bas, les réfugiés vivent dans les rues, dans des maisons délabrées ou en location dans des chambres où ils sont très nombreux et payent très cher. Je ne veux pas être renvoyé en Turquie, il n’y a pas d’avenir pour des gens comme nous là-bas. La Turquie n’est pas un bon pays, il n’y a que l’argent qui compte. Si tu n’en as pas, tu n’es pas le bienvenu et personne ne viendra t’aider. Ici en Grèce, je sais que la population fait du mieux qu’elle peut pour nous et je les en remercie ».

D’autre part, la situation politique du pays se détériore. La liberté d’expression y est sérieusement encadrée, les cas de recours à la force par la police ainsi que les mauvais traitements en détention ont sensiblement augmenté. Les témoignages recueillis ici en Grèce ont confirmé ce constat puisque de nombreux migrants aujourd’hui en Grèce font état de pressions subies en Turquie pour qu’ils retournent dans leur pays et d’emprisonnements de force où ils auraient été victimes de sévices graves.

Safaa 16 ans est venue avec ses trois frères (respectivement de 17, 12 et 10 ans). Ils ont fui Alep et traversé la Turquie pour rejoindre la Grèce dans l’espoir de rejoindre leurs parents installés en Allemagne. Safaa souffre aujourd’hui fréquemment de crises d’hystérie où elle perd connaissance quelques minutes avant de tenter de s’étrangler. Elle évoque un homme qui l’aurait violée en prison en Turquie, qu’elle voit apparaître sous forme de silhouette noire.

La Turquie a également fermé ses frontières avec la Syrie. Les personnes fuyant les zones de guerre en Syrie restent aujourd’hui bloquées à la frontière, dans des conditions atroces, terrorisées par l’idée que l’État islamique s’étende jusqu’aux frontières du nord de la Syrie. Le 19 juin 2016, des policiers turcs ont ouvert le feu sur des familles de Syriens qui tentaient de traverser illégalement la frontière. Entre 8 et 11 personnes ont été tuées, dont 4 à 6 enfants. L’observatoire syrien des droits humains a déclaré qu’au moins 60 personnes auraient été tuées par des gardes-frontières turcs depuis le début de l’année.

La Turquie poursuit d’autre part, la répression des Kurdes. Est-il alors « sûr » de renvoyer des Kurdes arrivés en Grèce dans un pays où ils seront à nouveau persécutés ?

Enfin, dans les textes de l’accord, le respect du principe de non-refoulement est garanti. Ce principe interdit le retour dans un pays où l’intéressé a des raisons de craindre la persécution. Cependant, plusieurs groupes de personnes, notamment venues d’Afghanistan, ont d’ores et déjà été renvoyés comme en témoigne Andrea, avocat italien bénévole ici en Grèce :

« J’ai rencontré Rahim quelques jours avant son renvoi début avril. Il est originaire d’Afghanistan et fait partie du peuple hazara. Les motifs de son renvoi ont été l’entrée irrégulière en Grèce après le 20 mars et la non-demande d’asile en Grèce. Rahim n’a jamais eu l’occasion de demander l’asile et n’a pas non plus été écouté sur les horreurs que sa famille a subies par les talibans en Afghanistan. Il fait partie des premiers renvoyés en Turquie. Aujourd’hui, il se trouve dans une prison en Turquie. Il y a quelques jours, j’ai pu lui parler sur Facebook où il me faisait part de sa peur d’être renvoyé à son tour puisque cinq de ses camarades de cellule avaient été renvoyés en Afghanistan. Il n’a pas voulu me dire exactement où il se trouvait, il était terrorisé. Je vais tenter dans les semaines à venir de retrouver sa trace et de voir si je peux me porter volontaire pour qu’il puisse au moins avoir droit à la présence d’un avocat au cours de ses interrogatoires. »

L’accord fait peser un poids d’autant plus lourd sur la Grèce

Le système européen actuel est notamment régi par les accords de Dublin, signés par 32 États européens. Ce système statue qu’un demandeur d’asile ne peut déposer son dossier que dans le pays où il a été enregistré par les autorités pour la première fois. Par conséquent, ce système met une pression considérable sur les épaules des États frontaliers, comme la Grèce.

Début mars, la fermeture de la « route des Balkans » a eu pour conséquence le blocage de milliers de réfugiés en Grèce continentale, arrivés entre janvier et mars 2016. Un exercice de pré-enregistrement a commencé début juin, en lien avec le HCR et le Bureau européen d’appui en matière d’asile (EASO). Il concerne uniquement les personnes arrivées avant le 20 mars dernier, soit environ 45 000 personnes.

Jusqu’à présent, la plupart soit ne voulaient pas demander l’asile tant qu’ils n’avaient pas atteint leur pays de destination en Europe, soit ne pouvaient pas, les services grecs étant débordés.

La route étant à présent fermée, le pré-enregistrement est un passage obligatoire. Il serait un moyen pour les autorités de détecter d’éventuelles situations de vulnérabilité et de connaître les profils des demandeurs d’asile pour déterminer la situation à laquelle chacun peut prétendre : la relocalisation dans un pays européen (pour ceux qui y sont éligibles – en majorité des Syriens et des Irakiens qui fuient des zones de guerre – et dans la limite des quotas annuels d’admission de chaque pays), le regroupement familial ou l’asile en Grèce. Lors de cette procédure, le « retour volontaire » est également une option proposée par l’Organisation Internationale pour les Migrations (IOM).

Une fois enregistrées, les personnes reçoivent une carte temporaire de demandeur d’asile et auront un entretien auprès du service d’asile dans les mois à venir. Ce statut temporaire leur garantit le droit de séjour légal en Grèce pour une durée d’un an et l’accès aux services de base : hôpitaux, écoles, etc. Le pré-enregistrement a lieu dans certains camps officiels, ce qui explique que les camps non officiels tels que celui d’Idomeni et du port du Pirée aient récemment été évacués petit à petit.

Pour les personnes arrivées avant le 20 mars, il semble donc rester un peu d’espoir. Cependant, le nombre de places disponibles pour les relocalisations reste très largement insuffisant en raison des quotas établis par les États européens. De plus, la procédure de regroupement familial ne concerne que ceux qui ont des proches légalement installés dans les États européens, ce qui reste le cas seulement d’une minorité. La priorité donnée à certaines nationalités semble également arbitraire. Il apparaît ainsi que tous les Afghans non issus de pays en guerre bien que fuyant des persécutions des talibans devront automatiquement demander l’asile en Grèce, car sinon ils n’auront pas d’autre choix que celui d’être renvoyés d’où ils viennent.

Une fois les quotas des autres pays européens atteints, toutes ces personnes ne pourront plus que demander l’asile en Grèce. Dans la mesure où le pays les accepte, ce procédé fait peser un poids incroyablement lourd une fois de plus sur la Grèce, un pays aux difficultés économiques encore très importantes.

Pour ceux arrivés après le 20 mars (qui se trouvent actuellement pour la plupart sur les îles), leurs chances d’atteindre d’autres pays d’Europe sont aujourd’hui quasi nulles, hormis quelques cas isolés. Seules deux options semblent possibles : être renvoyés en Turquie avec le risque d’être rapatriés vers leur pays d’origine, ou demander l’asile en Grèce, à leur tour. La plupart choisissent aujourd’hui la deuxième option, une manière pour eux d’échapper ou de retarder leur renvoi en Turquie, puisque la commission grecque d’asile doit examiner ces demandes au cas par cas, avec des lenteurs inévitables.

Les associations locales en Grèce se retrouvent aujourd’hui face à un dilemme

Depuis le début de la crise, les Grecs ont été très nombreux à faire preuve d’une solidarité exemplaire. Ils sont encore très nombreux aujourd’hui à se battre tous les jours, bénévolement, pour améliorer l’accueil de ces réfugiés.

Cependant, pour les associations locales, l’accord entre l’Union européenne et la Turquie impliquant la création des hotspots les place désormais face à un dilemme.

Angelo, membre d’une association locale à Kos, témoigne : « Nous voulions de l’aide matérielle, technique venue de l’Europe. Nous espérions également que les pays européens se montrent solidaires et assument leur part de responsabilité. Aujourd’hui, les autorités grecques ont construit ces centres fermés en réponse à la demande de l’Europe et nous demandent de choisir si nous voulons être impliqués ou non auprès des réfugiés. Notre choix se résume aujourd’hui et depuis cet accord à : aider des gens bénévolement (et ainsi prendre la place d’un travail que l’Europe devrait pouvoir garantir) en sachant que ces réfugiés seront nombreux à être renvoyés en Turquie, un pays qui est loin d’être « sûr » selon nous ; ou prendre une position politique contre cet accord et la création de camps destinés au renvoi des personnes et à la négation de leurs droits, mais dans ce cas, les personnes sont détenues dans des conditions encore plus difficiles. La Grèce n’a pas les fonds suffisants pour fournir l’aide nécessaire. L’Europe doit apporter son aide de toute urgence et pas seulement financière. Ici à Kos, de grosses ONG sont parties depuis l’accord, agissant conformément à leur politique d’opposition ferme à la détention obligatoire. Sans eux, notre travail est encore plus important. En tant qu’association locale destinée à l’aide humanitaire, nous continuerons d’apporter notre soutien aux réfugiés, mais notre travail quotidien est devenu très difficile, physiquement comme mentalement. »

En réponse à la politique migratoire européenne, et à la dernière proposition de la Commission européenne (« les pays qui n’endigueraient pas leur migration vers l’Europe, ou ne faciliteraient pas les retours forcés, verraient décroître leur aide au développement »), certaines grandes ONG présentent sur le terrain en Grèce, comme Médecins sans frontières, ont pris la décision de ne plus accepter de fonds de l’Union européenne. Cette décision implique une réduction de 8 % de son budget mais renforce fortement son indépendance vis-à-vis d’une politique avec laquelle elle se positionne en désaccord total.

Dans la continuité du propos développé par le témoignage précédent, une commission d’appel à Athènes a refusé en mai qu’un Syrien soit renvoyé en Turquie, dénonçant un pays « non sûr » puisqu’il ne garantit pas aux réfugiés l’entière protection prévue par la Convention de 1951 et ne respecte pas le principe de non-refoulement.

Cette décision a été félicitée par Amnesty International, mais doit être nuancée : toutes les commissions en Grèce peuvent rendre des verdicts différents et de nombreux Syriens sont possiblement amenés à être expulsés.

La situation dans les hotspots grecs

L’accord a d’abord redéfini le rôle des centres d’enregistrement, devenus hotspots. À présent, ces camps fermés, pour la plupart, servent de centre définissant ceux qui pourront demander l’asile en Grèce, ceux qui seront renvoyés en Turquie et ceux qui pourront bénéficier d’une relocalisation ou d’une réinstallation. Les personnes sont logées dans des containers (plus ou moins équipés) dans des centres encerclés de grillages et de barbelés.

Au sein des hotspots, les personnes sont détenues 25 jours, dans certains cas plus longtemps. Au-delà de ces 25 jours et dans certains centres seulement, les personnes peuvent circuler librement mais sont contraintes à des restrictions de liberté de mouvement leur interdisant de quitter l’île. Ces personnes, une fois libres, sont souvent laissées sans assistance. Les ONG et les associations locales tentent de répondre aux besoins de ces personnes, mais le travail est colossal et les autorités grecques ne prévoient pas de logements pour ces personnes. Certains choisissent alors de rester dans les hotspots pour pouvoir bénéficier d’une aide.

Les conditions de vie au sein de ces hotspots dépendent du lieu. Dans certains cas, les conditions sont acceptables si l’on regarde l’équipement et l’organisation de la nourriture. Dans d’autres, aucune distribution de nourriture n’est organisée, les lits ne sont parfois que de simples couvertures posées à même le sol. En règle générale, les besoins des personnes les plus vulnérables ne sont pas suffisamment couverts. Les femmes enceintes et les enfants en bas âge ont des besoins non couverts qui se traduisent par de graves difficultés de santé. L’assistance médicale présente sur le terrain est encore aujourd’hui très largement insuffisante.

Najab, 38 ans, témoigne des difficultés rencontrées dans les hotspots : « Je voyage seule avec mon fils Samir de 12 ans. Mon fils a vu son père mourir sous les balles d’un tireur d’élite dans les rues de Damas. Il a passé deux mois dans un centre psychiatrique en Syrie, mais nous ne pouvions plus rester, la situation devenait trop difficile. Mon fils a vécu un traumatisme. Il fait de nombreux cauchemars et souffre de graves crises d’hystérie. Je pensais rejoindre assez rapidement la Suède où sont mes deux autres fils pour pouvoir le soigner, mais cela fait maintenant deux mois que nous sommes là. Ici, comment faire pour que mon fils aille mieux ? Dans le hotspot à Chios, il y avait deux médecins qui étaient toujours débordés. Mon fils a besoin d’aide, il a besoin d’être dans un centre spécialisé, mais nous sommes condamnés à attendre jour après jour, derrière ces grilles. »

Arrivée à Kos depuis deux semaines, Najab s’estime chanceuse :

« À Chios, nous devions faire la cuisine au feu de bois avec le bois que nous trouvions, nous n’avions que très peu de nourriture par jour, et le camp était surpeuplé. Il y avait beaucoup de violence. À Kos, la situation est meilleure pour nous, mais les femmes enceintes et leurs bébés ne reçoivent pas suffisamment d’assistance, plusieurs femmes tombent par terre tous les jours sous l’effet des fortes chaleurs et l’été ne fait que commencer. »

Un manque d’information
et de moyens de recours

Il y a dans ces hotspots une absence d’aide juridictionnelle effective ainsi qu’un déficit d’information donné aux réfugiés sur leur futur et leurs moyens de recours.

Nombreux sont ceux qui ne savent pas qu’ils vont être mis en détention, encore moins pour combien de temps. Ces personnes ne bénéficient pas non plus d’assistance juridique. Les transferts semblent décidés de manière arbitraire. À titre d’exemple, un groupe d’afghans mineurs rencontrés à Leros ont été transférés le 9 juin depuis un centre ouvert destiné à accueillir les plus vulnérables (appelés Pikpa) jusqu’au hotspot de l’île. Ils sont à présent enfermés dans ce hotspot sans avoir accès au droit de sortie et n’ont reçu aucune information concernant les raisons de leur transfert.

Sur cette même île, une manifestation des migrants pouvant circuler librement hors du hotspot en journée a eu lieu pour réclamer leur droit à l’information et le devoir de l’Europe et des autorités grecques d’informer ces personnes sur ce qui les attend.

Les avocats qui voudraient engager des recours en faveur des migrants le font pour l’instant pour la plupart de manière bénévole et sont peu nombreux. Sur place, l’absence de procédures juridiques organisées mène à de nombreuses situations où les réfugiés se voient déclarés « non recevables » à l’asile et risquent le renvoi vers la Turquie.

Selon de nombreuses associations rencontrées en Grèce, cet accord serait simplement un moyen de ne pas examiner les demandes d’asile des personnes arrivant en Grèce. Une crainte exprimée par beaucoup est que le service d’asile fonde ses décisions de rejet, non plus sur le fait que la Turquie est un pays sûr, mais sur le fait que la Turquie constitue le premier pays d’asile par lequel ces personnes ont transités.

Une situation très difficile à vivre et
des conséquences directes sur les réfugiés

Le sentiment de frustration et d’impuissance à agir sur leur situation que connaissent aujourd’hui les personnes restées en Grèce alimente les tensions entre les réfugiés qui ont le sentiment que leur cas est catégorisé de manière arbitraire en fonction de leurs origines.

Evin 38 ans, ses deux enfants et son mari sont venus d’Afghanistan et ont récemment été transférés à Leros après qu’une dispute ait éclatée entre Afghans et Syriens dans le centre de Chios. Elle témoigne de son ressenti : « Nous avons fui l’Afghanistan il y a trois mois, car nous allions mourir aux mains des talibans. Là-bas, nous n’avions pas le droit d’écouter de la musique, de rire, d’être heureux. Mon mari a été torturé et frappé à la barre de fer sur la tête. J’ai aussi subi plusieurs fois des violences, notre vie ne pouvait plus continuer comme ça, mais nous sommes une famille très pauvre. Pour payer le trajet jusqu’en Grèce, nous n’avions plus d’autre choix. Nous avons vendu notre plus grande fille, de 13 ans, à un riche afghan. Je ne sais pas si je me le pardonnerai un jour, mais nous nous sommes dit qu’il valait mieux sacrifier une vie pour en sauver quatre autres. À Chios, nous n’avions pas le droit d’être entendus, nous étions considérés comme des migrants économiques, et certains Afghans en colère se sont battus contre des Syriens, qui ont riposté. J’avais très peur pour mes enfants. Nous avons de la chance d’être ici aujourd’hui, mais je comprends leur colère. Nous avons tout perdu, nous avons fait des sacrifices énormes pour venir ici, pour échapper à la mort, nous souhaitons que notre demande d’asile soit traitée au même titre que celle des autres, quel que soit notre pays d’origine. Nous souhaitons être entendus et écoutés. »

Pour certains réfugiés, l’espoir n’existe plus, leur rêve européen s’est finalement éteint. Aujourd’hui, certains choisissent de risquer leur vie à nouveau, cette fois dans le sens inverse. Ils paient des passeurs en Grèce pour pouvoir être ramenés en bateau aux frontières turques, direction leur pays d’origine.

La perspective d’être renvoyés en Turquie, la bataille que certains doivent mener pour être entendus, un quotidien empli d’ennui et d’incertitudes dont il est difficile de voir la fin, sont autant de réalités devenues extrêmement difficiles à vivre pour toutes ces personnes aujourd’hui en Grèce. Ils ont tout quitté en fuyant leur pays pour échapper à la mort, sont loin de leurs proches et ont le sentiment que l’Europe les rejette encore un peu plus vers un avenir empreint de nouveaux dangers. Ont-ils tort ?

Ce n’est pas une crise à laquelle l’Europe n’a pas su répondre par impuissance face aux chiffres, c’est une crise qu’elle n’a pas su gérer. L’Europe a failli sur la gestion de l’accueil des réfugiés, et aujourd’hui, les conséquences de sa politique toujours plus orientée vers le rejet (et très justement qualifiée par MSF d’anti-humanitaire) sont catastrophiques : la marchandisation des réfugiés, réduits à des chiffres ; davantage de souffrance ; un nombre accru de morts en mer et une protection toujours plus réduite. L’Europe se dédit de son rôle en finançant les ONG et sous-traite avec un accord mercantile la gestion des réfugiés à un pays peu sûr, la Turquie.

Cet accord a donc pour but d’empêcher l’arrivée de réfugiés et de les maintenir en dehors des frontières européennes. Il échoue à garantir une protection à tous les réfugiés fuyant des zones de conflits ou des persécutions et non soumis au régime de protection turque. L’Europe doit réaliser les valeurs qu’elle abandonne au travers de cet accord et les conséquences de telles décisions sur le futur des réfugiés pas seulement en Europe mais à travers le monde. Le message est symbolique : si l’Europe n’est pas préparée à ouvrir ses frontières et à protéger ces réfugiés, pourquoi des pays comme la Jordanie, le Kenya ou la Thaïlande devraient-ils en accueillir ? Et si finalement on assiste à une fermeture définitive à leur tour de leurs frontières, le régime actuel des réfugiés risque bien de s’effondrer, et le chaos de venir frapper à nos frontières.

Il ne s’agit pas de relocaliser tous les réfugiés en Europe, il s’agit pour l’Europe de montrer un exemple de solidarité pour tendre vers un mouvement solidaire de responsabilité partagée à travers le monde. L’Europe doit réexaminer cet accord et réaliser que ces décisions à venir auront des conséquences directes, pas seulement sur cette crise, mais sur celles à venir et sur le statut et la protection des réfugiés au niveau international.

L’Europe et ses dirigeants doivent assumer leurs responsabilités et au-delà du soutien financier, apporter l’assistance juridique, médicale, technique, etc. qui est nécessaire à la Grèce et à l’Italie. Elle doit réorienter ses moyens financiers actuellement dédiés au renforcement de ses frontières et à la construction de la forteresse Europe. Cet argent doit de toute urgence servir à sécuriser, contrôler et développer des voies légales d’accès pour les réfugiés, sans quoi les réfugiés continueront d’emprunter des routes dangereuses pour sauver leurs vies. Si l’accord avec Ankara venait à être rompu (en raison par exemple du retard sur la libéralisation des visas), l’Europe devra être prête, ou elle sera confrontée à une catastrophe humanitaire plus importante encore.

L’Europe a besoin de plus de solidarité entre ses membres et vis-à-vis de l’extérieur. Les États européens doivent d’urgence s’organiser pour accueillir davantage de réfugiés. Ces personnes ont besoin de notre aide et de notre protection. En les acceptant dans nos pays et en les intégrant dans nos sociétés, nous avons beaucoup à gagner. C’est maintenant qu’ils ont besoin de nous, car demain il sera déjà trop tard.

 

Références bibliographiques

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  • Amnesty International. « New “Refugees Welcome Index” shows government refugee policies out of touch with public // Amnesty International European Institutions Office ».
  • Amnesty International. « Turquie 2015/2016 ».
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  • « MSF.lu – Pourquoi MSF n’acceptera plus les fonds provenant des institutions et États membres de l’UE ».
  • « Pre-registration | Asylum Service ». Hellenic Republic. Ministry of Interior.
  • « Que contient l’accord UE-Turquie sur les migrants ? » Toute l’europe.eu.
  • « Seminar video: Making sense of the EU-Turkey deal: law, politics and practicalities – Refugee Studies Centre ».
  • UNHCR (United Nations High Commissioner for Refugees). « UNHCR Refugees/Migrants Emergency Response – Mediterranean ».

 

Audrey Chevalier

Audrey Chevalier

Audrey Chevalier est étudiante en Master Coopération Internationale et Communication Multilingue à l’Université Grenoble Alpes.
Actuellement en Mission de plaidoyer pour l’ONG AMEL France, sur les îles du dodécanèse (en particulier Leros, Kos) dans le but de récolter des témoignages et des informations sur la situation des réfugiés/migrants actuellement sur les îles en Grèce, afin d’organiser (avec Amel) des conférences et expos/photos de retour en France.
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