Travailler dans le secteur humanitaire: quel cursus pour réussir?

La France compte plusieurs milliers d’associations humanitaires et caritatives. Aide aux Sans Domicile Fixe, aux migrants, aux malades, soutien aux victimes de guerres et de catastrophes naturelles… Les champs de d’action ne manquent malheureusement pas. Si l’activité est en progression constante, le nombre d’emplois n’augmente pas pour autant : faute de moyens, les organisme préfèrent faire appel aux bénévoles et aux volontaires. Ces derniers représentent 80% des effectifs du secteur.

Même les grandes ONG françaises n’emploient qu’un nombre réduit de salariés : Médecins du monde, par exemple, compte 24 salariés sur le terrain contre 430 personnes ayant le statut de volontaire. Devant le besoin accru de solidarité internationale, les ONG se sont multipliées et leur rôle n’a jamais été aussi primordial. Face à cette effervescence, le besoin de formation s’est avéré nécessaire.

C’est ainsi qu’en France, les offres de formations aux métiers de l’humanitaire n’ont cessé de s’accroitre depuis une vingtaine d’années. Dispenser par les écoles de deuxième cycle ou les Universités, les jeunes étudiants souhaitant s’investir dans l’aide internationale peuvent désormais jouir d’une formation dite « professionnalisante ».

Mais cela est-il réellement le cas ? Ces formations sont-elles adaptées aux besoins des ONG ? En 2007, l’ONISEP déclarait dans sont étude  ‘lors du recrutement, c’est souvent l’expérience qui fait la différence’. Nous avons voulu savoir si cinq ans après c’était toujours le cas.

 Entre rêve académique et réalité professionnelle

Il n’existe pas moins de trente cinq cursus formant aux métiers de l’humanitaire en Franceque ce soit par le biais des Universités, des Instituts ou des Ecoles. Les Ecoles préparent à des métiers spécifiques tels que logisticien ou coordinateur de mission. Les universités  quant à elles, proposent deux types de cursus (soit niveau bac+ 2, soit niveau bac+5) visant a donner des compétences aux étudiants pour les métiers d’administrateur ou de gestionnaire de projet.

Les débouchés de ces cursus concernent aussi bien l’Etat et ses différents services publics, le secteur associatif, les ONG, les Fondations, les structures publiques, nationales et locales de la coopération internationale de la France, les agences européennes et internationales ainsi que celle de coopération de l’Union européenne.

Tout ceci semble donc très attractif pour un étudiant plein de bonne volonté voulant œuvrer pour« la bonne marche du monde ». Une question se pose néanmoins. Où vont les étudiants tout droit sortis de ces nouveaux cursus ? Les promesses faites à ces jeunes diplômés sont-elles en adéquation avec les réalités du monde professionnel ?

Une étude réalisée montre deux éléments d’importance. Premièrement, les étudiants sortant de formation universitaire de type bac+5 ne trouvent pas, pour la grande majorité d’entre eux, d’emploi dans le secteur humanitaire. Deuxièmement, on observe qu’en fonction de la réputation du centre formateur, certains jeunes diplômés s’en sorte mieux que d’autres.

En effet, l’étude du profil universitaire d’individus de 35 ans en moyenne et travaillant dans une ONG est sans équivoque. La majeure partie d’entre eux sort d’écoles de commerce, d’un Institut d’Etude Politiques (IEP) ou encore d’une formation médicale. Viennent ensuite les cursus de Droit et de Relations Internationales, et seulement après (en dernière position) les formations spécifiques consacrées å l’humanitaire, qu’elles soient de nature universitaires ou faites dans des Ecoles.

Par ailleurs, on s’aperçoit que les personnes ayant effectuées ces formations humanitaires å l’université ont souvent cumulé cette formation avec d’autres cursus (notamment du Droit dans 50% des cas). Autrement dit, suivre une formation humanitaire à l’université a valeur de complément quand elle est de niveau bac+5. C’est ce que confirme un témoignage d’une jeune étudiante de l’université de Paris I inscrite en Master professionnel Sciences Politiques Spécialité Coopération Internationales, Action humanitaires et Politiques de Développement. Elle confessait que, déjà munie d’un diplôme en Droit, cette formation avait pour but de parfaire son parcours universitaire.

 
Place au désenchantement : les formations universitaire à la dérive

Nous avons découvert que les formations humanitaires ne sont pas efficace en terme d’employabilité alors qu’elles regroupent idéalement un apprentissage théorique et pratique. Dans le même temps, il s’avère que les parcours dit « mixtes », « ciblés » et professionnel de terrain présentent en chacun d’eux un type de parcours prometteur dans ce secteur.

En effet, les formations ‘mixtes’ dispensées dans les Ecoles de formation humanitaire fonctionnent très bien si on en croit les données chiffrées publiées sur leurs siteswebrespectif.

Prenons l’exemple de Bioforce. Cet Institut se démarque en jouant la carte ‘parcours mixte’ et répond, à travers la spécificité de son programme, à la question suivante : comment concilier engagement humanitaire et nécessité d’acquérir un métier reconnu par le monde de l’entreprise ?

Nous allons évoquer ici « l’innovation Bioforce », et plus particulièrement de la formation intitulée«  Chargés des services généraux, option logistique humanitaire ». Durant cette formation, d’une durée de 3 ans, les élèves alternent entre cours et missions dans différentes ONG en partenariat avec Bioforce. A l’issue de la formation, les chiffres parlent deux mêmes.Une étude des promotions 2004 à 2006 a montré que la proportion d’élèves partis en mission à la fin de leur formation était très élevée : logisticien 80 %, administrateur 80 %, gestion de projet 91 %, technicien en Eau 92 %. Le taux de placement de ces derniers s’élevait globalement à 86%.

De manière générale ce sont ces parcours-là qui fonctionnent bien lorsqu’ils sont proposés par les Ecoles. Mais pourquoi les parcours mixtes universitaire ne fonctionnent pas de la même manière alors que le même schéma de formation semble être adopté?

La réponse se trouve peut-être dans le fait que la formation Bioforce dure trois fois plus longtemps que celle d’un Master 2. Une deuxième explication pourrait être celle selon laquelle les formations proposées dans les Ecoles ne sont pas ‘complémentaires’ à d’autre cursus mais constituent bel et bien une formation à part entière. Par ailleurs, un autre avantage proposé par cet institut est à souligner, c’est celui de ‘la double vocation’. Cette double vocation permettrait de facilité l’insertion professionnelle du fait d’avoir une double casquette et donc de posséder une capacité à se diversifier, chose qu’une année en Master 2 ne peut pas prétendre délivrer.

Cela dit, cela n’explique pas les résultats d’une autre enquête traduisant le fait que sur 50 personnes travaillant dans une ONG, 70% d’entre eux étaient déjà partis en mission humanitaire avant de devenir salariés. Sachant que chaque élève poursuivant une formation humanitaire (dans les universités que nous avons observé dans cette étude) possède cette expérience de terrain, ils ne devraient pas, à priori, rencontrer de difficulté lors de recrutement dans le secteur concerné.

Par ailleurs, il a été démontré, lors du recrutement professionnel, que l’expérience de terrain et la volonté de l’engagement étaient largement valorisés par rapport à un diplôme universitaire de type Master 2 humanitaire.

Toutefois, à en croire les résultats de notre enquête sur le taux de placement dans une ONG des élèves sortant de formations humanitaires, une seule expérience ne serait pas considérée comme suffisante.  En conséquence, les formations de type master 2, seraient considérées inadaptées en terme de formation et n’auraient donc pas lieu de perdurer telle qu’elles sont définies aujourd’hui.

Si la majorité des personnes travaillant dans le secteur humanitaire ne dispose pas de formation universitaire, que ce soit via une Ecole ou une université, la question de la nécessite d’un diplôme dans ce domaine se pose avec acuité. Si les parcours ciblés sont une des clés de la réussite, il faut s’interroger sur la perrenité des formations académiques dans ce secteur, et la désillusion qui peut en résulter.

 La plus-value des formations ciblées

Quant on parle de formation ciblée, cela concerne les métiers de type médecins et infirmiers. Environ 2000 volontaires français partent chaque année en mission à l’étranger et les profils médicaux sont encore les plus recherchés. Viennent ensuite les logisticiens, qui représentent par exemple un quart des départs chez Action contre la faim. Les associations recrutent également des experts, ingénieurs agronomes et hydrauliciens en particulier, capables d’apporter une expertise dans les missions de développement. Enfin, elles recherchent des généralistes (école de commerce, IEP) pour faire de la coordination sur le terrain, gérer les projets et encadrer les équipes.

Ce sont donc bien des métiers précis que les ONG recherchent. En effet, si on prend l’exemple de MSF, elle présente une fiche de métiers dont elle a particulièrement besoin, ce qui cible la demande. Les métiers paramédicaux sont les plus demandés. Puis, les métiers purement médicaux tels que les médecins et spécialistes.  Enfin, les non-médicaux comme les logisticiens, ingénieurs, gestionnaires approvisionnement, constructeurs etc. et les  administrateurs ayant des diplômes supérieurs en Gestion, Sciences économiques, Comptabilité et Audit financier, gestionnaires de Ressources Humaines etc.

Donc, on s’aperçoit que 67% des profils que MSF recherche sont des profils du domaine médical, chose paraissant normale pour une ONG se nommant Médecin Sans Frontières. Mais surtout, ce qu’il y a de frappant, c’est que les métiers recherchés par cette ONG, ne font pas partis des métiers que les cursus universitaires tendent à pourvoir. On observe donc un problème de coordination, voire d’adéquation, entre les besoins réels des ONG et ce que proposent les cursus académiques.

  « L’humanitaire : victime de son succès »

« 700 candidats sont venus de tous les horizons pour 80 places dans nos trois masters autour de ces thèmes », explique Marie-José Domestici-Met, d’Aix-Marseille-III. La demande grandissante provoquant un manque de place dans les formations préexistantes et la nécessité de formation demandée par les ONG elles même, ont poussé, à juste titre, la création de formation académique dans ce domaine. Cependant, la période où il y avait des débouchés concrets dans ce secteur est révolue à ce jour.

Cela s’explique notamment par le manque de postes à pourvoir dans les ONG car si les ONG ont globalement augmenté leur nombre de salariés, s’est opéré dans le même temps un accroissement considérable du nombre de diplômes en la matière, provoquant un « surplus de mal diplômés».

Par ailleurs, l’Etat pourrait-il est partiellement responsable de ce phénomène? Olivier Benquet, responsable du recrutement à Action contre la Faim, explique :

« On veut des professionnels.» «Plutôt des professionnels de la logistique, de l’agronomie, de l’assainissement d’eau, de la sante – infirmières, médecins… L’idéal, c’est d’avoir appris un métier à travers une formation classique, et d’avoir reçu son baptême du feu sur le terrain comme volontaire ». Mais alors pourquoi a-t-on créé tant de cursus uniquement spécialisés dans l’humanitaire? S’il fallait des professionnels, il ne fallait pas pour autant créer un surplus de ‘mal-diplômés’ dans ce secteur. Alors maintenant que faire ?

 « Réinventons la formation humanitaire »

Même si les résultats montrent que le taux d’employabilité de ces jeunes diplômes est quasi nul, il n’en reste pas moins nécessaire de ne pas abandonner l’idée de formations compétentes en la matière. De grandes responsabilités reposent sur les ONG et dans le secteur humanitaire en général. Si le besoin de personnes formées est réel, il faut alors créer des formations adaptées à ces besoins. C’est justement pour y répondre, qu’il est primordial de sauvegarder ces formations aux métiers de l’humanitaire dans les universités, Ecoles et Instituts. Cependant, une réinvention ou une « re-masterisation » de la formation est nécessaire. La professionnalisation est un des buts de l’enseignement supérieur et les formations en master proposées doivent de manière effective servir à l’insertion dans la vie active.

L’une des première chose à faire serait peut être d’établir un suivi des élèves diplômés afin de savoir exactement quel taux de placement il en ressort. Cela permettrait d’évaluer les formations qui sont compétentes et celles qui ont besoin de soutien ou encore celles qui n’ont pas lieu d’être. Il faut donc introduire une notion qualitative au sein du « tout » qualitatif actuel.

Par ailleurs, on remarque qu’au Royaume-Uni, les élèves ont la possibilité d’intégrer une sorte d’option humanitaire dans les cursus de type ‘management’, ‘marketing’ etc. , sans pour autant avoir le besoin de créer un Master ou une licence spécifique aux ONG. Il semblerait que cette solution serait plus adaptée et qu’il faudrait peut être accentuer cette démarche sur le sol français. Ces éventuelles solutions n’auraient pas pour vocation la résolution problème du trop-plein de candidat voulant se former pour ensuite s’engager dans l’humanitaire mais cela pourrait permettre de résoudre le problème de la formation illusoire qu’offre certain cursus en France.

En conclusion, il n’existe pas de « cursus miracle » pour pouvoir travailler dans une ONG. Le tableau général que nous avons dressé montre que la formation délivrée dans les Masters humanitaires ne répond pas forcément aux attentes des ONG et des structures du domaine de la solidarité. Cela interroge donc sur la nécessité de poursuivre ces formations sous leur forme actuelle. La plus-value de compétences professionnelles concrètes, comme l’expérience préalable – en tant que bénévole –avec des ONG humanitaires, semblent donc surpasser l’intérêt de formations universitaires généralistes, peu axées sur le terrain et l’acquisition d’un « métier ». La prolifération récente de ces formations ne semblent donc bénéficier ni aux étudiants, ni aux ONG. Une remise à plat paraît donc nécessaire.

  http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/actions-france_830/action-humanitaire-urgence_1039/investir-dans-humanitaire_3923/se-former_3924/3eme-cycles_9530.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marine Gaignard

Marine Gaignard

Marine Gaignard est étudiante à l’université de Sheffield, en Angleterre, où elle fait un Master en Gouvernance et politiques publiques, spécialité Union Européenne
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